Départ à 4 heures 30, en prévision de la longue route que nous avons à faire. Nous retrouvons le près bon plein, bâbord amure, habituel, avec un vent apparent de 20 à 25 nœuds, idéal pour la voile. Nous avançons plein Sud, à 7 nœuds sur le fond.
Navigation sans histoire, sous pilote automatique, qui me permet de descendre dans ma cabine pour faire une petite sieste.
Je suis réveillé par un énorme bruit, qui, pour une fois, ne vient pas de l'interaction des coques et des vagues. Je bondis dans le cockpit pour constater, avec Jean-Louis, que la grand-voile s'est affalée seule, après une rupture de sa drisse.
Jean-Louis dit son étonnement, cette drisse ayant été changée en début de saison.
Comme il ne nous reste plus qu'une vingtaine de milles à parcourir, nous décidons de ne pas prendre de risque au sommet du mat, d'autant moins que des creux, parfois de deux mètres, agitent sérieusement le bateau. C'est certainement un creux plus important que les autres qui a provoqué la rupture de la drisse.
Nous aurions pu, aussi, utiliser la balancine qui maintient la bôme, à la place de la drisse de grand-voile, mais celle-ci, qui a sept ans, n'aurait peut-être pas résisté.
Nous poursuivons donc notre route sous génois lourd et moteurs, après avoir étarqué la bôme sur le Bimini rigide et très solide, pour éviter son ballent perpétuel.
Quelques heures plus tard, nous arrivons à la Bouche du Dragon, qui va nous permettre d'entrer dans le Golf de Paria. La vue de quelques voiles, aux abords de ce passage, nous fait mesurer combien nous avons été seuls en mer depuis ce matin. Nous avons effectué toute la traversée sans voir un seul bateau sur les 360° de notre horizon.
Il est clair que nous sommes sortis du circuit touristique des petites Antilles, qui s'arrête à Grenade.
Comme nous sommes dimanche, en fin d'après-midi, Jean-Louis décide de s'arrêter dans la première crique qui se présente à nous, Scotland Bay, et de nous présenter à la douane, à Chaguaramas Bay, que le lendemain matin.
Nous constatons, très vite, que nous ne sommes pas seuls à avoir fait le choix de ce mouillage parfaitement abrité. En plus de divers bateaux venus pour passer le dimanche là, quelques navigateurs venent de plus loin s'y sont arrêtés. Il faut dire que cette petite baie, en forme de virgule, devient une véritable mangrove dans sa seconde partie.
Des familles d'origine africaine se sont faites transportées là pour y faire un camping dominical, créant une animation bon-enfant autour de nous. En parlant d'enfants, ils sont nombreux à s'ébrouer dans l'eau saumâtre. Il faut dire que le Golfe de Paria, ouvert sur l'océan que par trois étroits goulets, reçoit un bras de l'Orénoque, qui rend son eau verdâtre, en raison des particules végétales qui sont en suspension. Ce phénomène est particulièrement aggravé dans la lagune dans laquelle nous avons mouillé l'ancre.
Je laisse à Jean-Louis le plaisir de barboter dans cette eau glauque.
La majorité des embarcations, qui sont venus trouver refuge dans cette baie pour la journée, sont de modestes barques. Deux exceptions confirment cette règle : deux gros cabin cruiseur, dont l'un est entièrement neuf et fabuleusement équipé. Le plus modeste des deux est conduit par des hommes d'âge moyen, accompagnés par plusieurs jeunes filles, qui s'ébattent autour du bateau en riant. L'autre, nous le découvrirons plus tard, conduit par un matelot, transporte neuf dames patronnesses, toutes d'âges mûrs. Les "parrains" seraient-ils de femmes à Trinidad ? (-;
La végétation qui nous entoure nous fait prendre contact avec la riche flore de la montagneuse partie Nord de l'île. Très peu de cocotiers, mais des essences inconnues en Guadeloupe et dans les autres petites Antilles. Nous sommes toujours dans une île, mais si proche du continent qu'elle est assimilée à lui par les géographes. La faune y est particulièrement riche.
On nous annonce : une flore composée de 2.500 espèces de plantes et une faune composée de 100 espèces de mammifères ; 433 espèces d'oiseaux ; 93 espèces de reptiles, dont plusieurs serpents très venimeux ; 500 espèce de poissons de mer ; 44 espèces de poissons d'eau douce ; 40 espèces d'amphibiens, dont des alligators et 617 espèces de papillons.
Autour de nous, nous pouvons voir des couples de perroquets verts, qui jacassent bruyamment, des frégates qui disputent les déchets à de nombreux vautours.
À la tombée et au lever du jour, nous entendrons, sans les voir, plusieurs groupes de singes rouges hurleurs, dont les cris nous apportent une atmosphère de jungle sauvage assez sympathique.
Après que la nuit soit tombée, un Américain, made in U.S.A, nous fera profiter de quelques classiques du jazz, joués magistralement sur son saxophone soprano, sa sonorité était magique dans ce cirque de verdure.
Lorsque les plaisanciers du dimanche sont partis, le calme s'installe sur la mangrove, sans le moindre clapot. Nous repérons un couple de Québécois, d'âges mûrs, sur un catamaran tout neuf, que nous retrouverons plus tard.
Près de nous, un "Ulysse" est à l'ancre, avec son bateau qui ressemble vaguement à une poubelle. Il nous fera subir le bruit de son générateur, avec échappement à l'air libre, pendant toute la durée de son repas. Heureusement, ce ne fut pas un banquet.
La nuit, sans doute la plus tranquille de celles que nous avons connues depuis notre départ de Guadeloupe, nous est offerte par Scotland Bay.