À 12 heures 30, nous reprenons la mer en direction de Mayreau. Nous sautons volontairement Canouan, qui ne vaut pas le détour.
Navigation heurtée, au grand largue (pour une fois), avec un génois qui a du mal à s'établir sur un bord et des vagues latérales assez fortes. Finalement, nous étions mieux au près !
Nous mouillons dans la petite baie, Salt Whistle Bay, de Mayreau (la baie du sel qui siffle).
Jean-Louis, qui ne manque pas de goût poétique, m'annonce la particularité exceptionnelle de cette baie : nous mouillons devant une plage de sable, avec quelques cocotiers en fond, ce qui va nous permettre de bénéficier d'un lever de soleil, qui va avoir lieu derrière cette plage et ces arbres.
Note historique sur Mayreau :
Une bien petite île (de moins de 3 km²) pour une longue histoire. Elle me fut comptée, il y plus de 20 ans, par le Père Divonne, moine dominicain, qui en son temps fut le bon pasteur de la population de Mayreau en majorité catholique. Ce qui est un anachronisme dans cette région où le culte réformé est omniprésent.
Cette foi spécifique vient des anciens esclaves de colons français. Ces derniers, propriétaires de l'île, dès la fin du XVIIIe siècle, tentèrent d'en rentabiliser les maigres ressources par esclaves interposés et... Maltraités. S'en suivirent révoltes et répressions successives.
Mais bien après l'abolition, anciens maîtres et esclaves continuèrent à cohabiter sur leur minuscule caillou, les seconds dépendant toujours des premiers. Un demi-siècle plus tard, un instituteur venu de St. Vincent vengea, à sa façon, ses frères de couleur. Engagé pour instruire la population, il s'employa surtout à séduire la fille du maître des lieux, il l'épousa puis la séquestra, assura ainsi sa descendance et, du même coup, sa main mise sur l'île. La population, pour autant, restait toujours aussi pauvre, mais le grand réservoir à poissons des Tobago Cays en fit, au fil des ans, d'habiles pêcheurs.
Toutefois, dans cette immensité salée, restait un problème : l'eau douce. Arriva le Père Divonne qui, outre la bonne parole, insuffla à tous assez de courage, en montrant l'exemple, pour construire à main nue et à flanc de colline un grand récupérateur d'eau collectif. Le valeureux moine est depuis longtemps reparti finir ses jours en Martinique, la santé minée par son labeur et sa vie d'ermite. Reste en haut de la colline, une minuscule église, ultime témoignage du sacerdoce d'un prêtre et de la foi de cette petite communauté. Dans le même temps, les propriétaires (descendants de l'instituteur) autorisèrent la promotion, par un Canadien, d'un petit complexe hôtelier à Salt Whistle Bay.
Les bungalows de l'établissement furent habilement dissimulés dans les frondaisons bordant ce croissant de sable jusqu'alors visité par les seuls bateaux de passage.
De leur côté, les quelques deux cents habitants maçonnèrent les cases de leur village accroché à la colline et la route pour y accéder. Un pêcheur se découvrit des talents culinaires pour restaurer les plaisanciers de passage puis vinrent, de temps à autre, quelques paquebots de croisière débarquant leurs passagers sur le rivage pour une brève "barbecue party".
Récemment, les propriétaires de l'île, dans un surprenant élan de générosité, en ont fait don à ses occupants. Bien évidemment, cette métamorphose n'est pas sans conséquence. Les superbes plages sont plus fréquentées, les pêcheurs ont remplacé leurs vieilles voiles, par de puissants moteurs et la langouste, à l'inverse de son prix, a diminué en quantité. Mais pour s'assurer que l'essentiel est encore préservé, il suffit de monter sur la colline, à près de 100m de hauteur. Là, près de la petite église, on découvre d'un seul coup d'œil panoramique, l'immense barrière des Tobago dont les derniers bancs de coraux viennent colorer, jusqu'à nos pieds, Windward Bay.
Lundi 19 avril 2004.
Après une nuit correcte, dans un mouillage où la houle entre un peu au cours de la nuit, mais sans excès, la vision d'un superbe lever de soleil derrière les cocotiers, nous levons l'ancre vers 7 heures, pour aller visiter l'étonnant mouillage des Tobago Cays.
Pour cela, nous passons entre les îlets de Petit Rameau et de Petit Bateau, et nous voici dans le plus étonnant mouillage des Grenadines.
Une barrière de corail, Horse Shoe Reef, placée entre le mouillage et le grand-large, face à l'Afrique, permet aux bateaux d'avoir l'illusion de mouiller sans aucune protection, au milieu d'un environnement où toutes les couleurs du bleu sont déclinées, du bleu outremer au bleu turquoise le plus clair.
Le spectacle est réellement enchanteur.