Pas de chance, si le mouillage est bon, les soirées de l'hôtel sont très bruyantes. Nous devons attendre vainement le sommeil " bercés " par une musique un peu trop agressive.
Cela ne nous empêche pas de lâcher l'orin avant six heures du matin, après avoir pris un copieux petit déjeuner.
Nous prenons, d'entrée, un ris dans la voile, car le débouché dans le canal entre la Dominique et la Martinique est souvent très venteux.
Pour l'instant, pas de vent, nous descendons la côte Sud aux moteurs.
Une côte très pauvre, avec des petits villages nichés dans des vallées qui débouchent sur la mer. Il faut dire que toutes les cultures de l'île sont sur la côte au vent. Mais on comprend quand même pourquoi les colons français avaient offert la Dominique (avec Saint-Vincent) aux Indiens caraïbes, en échange de la tranquillité sur leurs deux territoires de Guadeloupe et de Martinique.
Jean-Louis me dit qu'un planteur local lui a appris qu'il vendait 15 cents la livre, ses bananes rendues à Londres. Le Marché Commun a encore du bon pour nos planteurs.
Le Sud de la Dominique est réputé pour ses fonds propices à la plongée, ce qui fait vivre l'hôtel Anchorage.
Matin brumeux, de la pointe de la Dominique, nous ne voyons pratiquement pas le Nord de la Martinique, pourtant proche et d'altitude élevée. Après la pointe extrême, un grain fond sur nous. Nous faisons cap au 180, plein Sud.
Quand nous sortons de l'abri du cap, le vent se lève à 15 N, pour l'instant. Nous établissons le génois et arrêtons un moteur. Nous en conservons un car nous sommes au près.
Le vent ne durant pas, nous remettons le second moteur en marche et effectuons toute la traversée au moteur, avec une houle assez creuse, mais longue, qui ne fait pas trop souffrir le bateau et l'équipage.
Notre destination est Saint-Pierre, au Nord de la Martinique, où Jean-Louis a de nombreux amis à voir et, en particulier, un couple auquel il doit livrer trois bouteilles de pastis venant de Saint-Martin, où il se vend un Euro et demi le litre, en promotion et détaxé.
À 10 heures, nous approchons de la pointe Nord de la Martinique, aussi déserte et sauvage que la pointe Sud de la Dominique. La Montagne Pelée est sous les nuages.
Sur un bateau de petite taille, comme le Galaxia (petite taille très relative, avec ses 12,60 mètres de long, sur 7,65 mètres de large), parfaitement équipé en moyens de navigation modernes, l'équipage dispose de beaucoup de temps disponible au cours des périodes de navigation. Il peut observer longuement la mer ou les îles proches, réfléchir, prendre des notes ou rêvasser, lire, toutes choses que l'on de moins en moins de faire quand on est chez soi.
L'idéal serait de partager le voyage avec une belle, dont on aurait tout le loisir de découvrir les charmes et de savourer ses parfums de femme, magnifiés par les toilettes que l'économie d'eau douce oblige à faire. Les saveurs d'une discussion intime pourraient aussi permettre de pénétrer d'autres secrets, plus psychologiques ceux-là, que les femmes ne manquent jamais de garder en réserve.
Hélas, ces navigations sont le plus souvent l'affaire d'hommes, qui ne discutent longuement, entre eux, que le soir à l'escale.
Si le Nord de la Martinique est particulièrement abrupt et sauvage, on y voit de nombreuses parcelles de terrains cultivés, dont les couleurs plus tendres des végétaux tranchent avec la couleur de la végétation naturelle.
Nous sommes face au Pêcheur, le premier village de la côte Nord sous le vent, juste au pied de la Montagne Pelée, alors que Saint-Pierre est placée nettement plus au Sud de celle-ci. On voit là l'importance du vent dans la catastrophe de 1902.
Note historique sur la Martinique :
Christophe Colomb attendit 1502 pour découvrir la Martinique, dont le nom est certainement d'origine caraïbe : "Madinina", l'île aux Fleurs. En Juin 1635, les Français, Liénard de l'Olive et Duplessis d'Ossonville, arrivent de Saint-Christophe, mais ils sont vite découragés par les serpents trigonocéphales, alliés redoutables des farouches Indiens Caraïbes.
Quelques mois plus tard, Belain d'Esnambuc, plus téméraire, débarque et crée le Fort Saint-Pierre. C'est le début d'une ère d'excellents gouverneurs, dont son neveu du Parquet.
Ce dernier racheta d'ailleurs toute l'île qu'il conserva jusqu'à sa mort en 1676.
Après plusieurs tentatives de conquêtes des Anglais et des Hollandais, la Martinique fut rattachée au domaine royal en 1676. Mais cette île charmeuse s'allia aussi la grâce féminine !
Madame de Maintenon, élevée au Prêcheur, dans le Nord de l'île, sut intéresser le Roi-Soleil à ce petit territoire.
Plus tard, l'Impératrice Joséphine devait utiliser les mêmes arguments féminins auprès de Bonaparte.
En 1762, les Anglais conquirent l'île. Il fallut, lors du Traité de Paris (1763), sacrifier le Canada, "ces quelques arpents de neige", pour récupérer "l'île aux Fleurs" ! La même année naissait, aux Trois-llets, Joséphine Tascher de la Pagerie, future impératrice. À quelques mois près, elle fut née anglaise !
En 1794, Dubuc, un puissant propriétaire et quelques autres colons, inquiétés par la Révolution, aident au retour des Anglais. Napoléon récupère l'île en 1802, pour y rétablir l'esclavage, comme en Guadeloupe, mais la reperd en 1809, en même temps qu'il répudie Joséphine...
Un second Traité de Paris en 1814 rendit définitivement la Martinique à ses premiers occupants.
Dès la fin du XVIIe siècle, la culture de la canne à sucre s'intensifia ayant, par ailleurs, pour regrettable conséquence l'importation d'Africains mis en esclavage. Jusqu'à la fin du XVllle siècle, cette situation devait complètement modifier le rapport ethnique de la Martinique (comme dans toutes les îles sucrières), la grande majorité de la population devenant d'origine africaine.
Saint-Pierre, première ville fondée et capitale économique, fut littéralement ravagée en mai 1902, lors de l'éruption de la Montagne Pelée. Cette épouvantable catastrophe fit 30 . 000 morts et modifia, également, la situation sociale et commerciale de la Martinique, une grande partie de la population européenne ayant péri dans cette catastrophe.
En 1946, l'île aux Fleurs, devient département français (DOM) à 7. 000 Km de sa Métropole. Ce statut fait bénéficier l'île d'avantages sociaux influant sur le niveau de vie qui, comme en Guadeloupe, est nettement supérieur à celui des autres îles. Toutefois, malgré les liens historiques et culturels indéniables, existant entre la France et ses îles d'Amérique, l'éloignement de la Métropole, la différence du mode de vie et des coutumes, la diversité ethnique, font quelquefois grincer cette intégration.
La population compte 380. 000 habitants, environ (très forte densité de 345 h/km2). Elle est constituée pour 90 % de noirs et de mulâtres, quelques milliers d'Hindous et de Syro-Libanais, des "Békés" descendants de la vieille souche créole dont le passé historique et la position sociale leur permettent encore d'exercer certaines influences, malgré leur petit nombre: 4. 000 personnes, environ. On compte également quelques milliers de fonctionnaires et de particuliers métropolitains installés dans l'île depuis plusieurs années.
Sur le plan économique, la Martinique tire encore une grande partie de ses ressources de la culture (canne à sucre, banane, ananas), mais depuis de nombreuses années, elle poursuit la mise en valeur de son tourisme terrestre et nautique.
Nous sommes, à présent, à l'abri du relief de l'île, donc sans vent et avec une mer étale. Saint-Pierre est devant nous, au relèvement 126 °. Arrivée prévue par le G.P.S dans 43 minutes. Il est 10 heures 40.
Nous passons la journée en rade de Saint-Pierre, un mouillage sûr (1902 ?). Jean-Louis a retrouvé un couple de Métropolitain qui passe tous les hivers sur place, Genevièvre et Henri. Ils nous font connaître Augusta, une majestueuse créole, vendeuse de fruits et légumes sur le marché, qu'Henri aide bénévolement. Augusta manifeste le désir de visiter le Galexia. Elle a déjà fait des croisières sur des paquebots, mais n'est jamais montée à bord d'un bateau de plaisance. Elle manifeste beaucoup d'enthousiasme pour notre catamaran. Jean-Louis lui promet une journée de promenade, lorsqu'il reviendra en novembre. Au moment où nous quitterons Saint-Pierre, Augusta nous pourvoira largement en fruits et légumes, offerts gracieusement, qui nous fourniront en vitamines jusqu'à la fin de notre voyage.
Genevièvre et Henri nous font visiter des ruines peu connues des touristes passant à Saint-Pierre. Il s'agit de l'ancien établissement de traitement des maladies mentales par l'eau.
Les malades, les plus excités, étaient attachés sur des chaises métalliques, dans des cellules exiguës, pourvues de canaux d'évacuation des eaux usées. On venait quelques fois, au cours de la journée, les asperger avec une lance à eau, ce qui devait les calmer et, accessoirement, évacuer leurs déjections.
En attendant le repas du soir, je m'amuse à pêcher avec un petit lancer qui traîne sur le bateau. Avec de simples leurres, à plume blanche, je sors une belle baliste Vielle Dame. Pour améliorer l'attractivité de mes appâts, j'accroche un peu de saumon fumé aux hameçons. J'attrape immédiatement deux grondins d'un seul coup, que l'on nomme ici des poules. Ce sont des poissons très bruyants hors de l'eau. Je cesse de pêcher, me rendant compte que nous ne pourrons pas manger plus de poissons rapidement.
Le soir, repas à bord, où Genevièvre nous prépare une recette d'acras aux herbes, dont elle le secret.
Nous nous couchons tôt, car demain la route sera longue et le vent sans doute très faible, comme il l'est souvent en ce moment. On se croirait en Méditerranée : ciel uniformément bleu, mer plate, pas de vent, ce qui est souvent le contraire aux Antilles.