La libre littérature française des Amériques

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De New Port
à Orient Harbor

D'Orient Harbor
à Port Jefferson Harbor

De Port Jefferson
à Atlantic Highlands, par Manhattan

D'Atlantic Highlands
à Atlantic City

D'Atlantic City
à Cap May

De Cap May
à Greated Bridge

L'Intercoastal Waterway
L'Échouage
Du Waterway
à Beaufort.

Beaufort
De Beaufort
au Gulf Stream


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UNE CROISIÈRE FROIDE
SUR LES COTES
AMÉRICAINES



Du Rhode Island en Caroline du Nord,
une fuite éperdue vers la chaleur des tropiques.

Avec de nombreux autres bateaux migrateurs
nous descendons vers le Sud,
mais le Sud est-il vraiment le Sud ?










































De New Port à Orient Harbor


MARDI 22 OCTOBRE 2002.

A 7 heures, nous quittons le mouillage bien abrité de New Port. Le temps est beau, très ensoleillé, mais très froid. Au lever, il faisait 4° dans le carré. Le vent, qui souffle dans la bonne direction, est malheureusement très faible. Galexia prouve, une fois de plus, sa capacité à se déhaler par tout petit temps. Grâce à son inertie, il parvient parfois à avancer plus vite que le vent.
Je suis à la barre. Du moins, assis devant la barre, sur le " perchoir ", je surveille le plan d'eau, pendant que le pilote maintient le cap au 230.
Jean-Louis place un CD de Jacques Brel dans le lecteur. Les haut-parleurs extérieurs diffusent la voix rauque du chanteur dans le cockpit. Sa chanson, les Marquises, est plus adaptée au but de notre voyage qu'à notre position actuelle.

Le vent faiblissant encore, nous sommes obligés de mettre un moteur en route. Je profite de l'aubaine pour rebrancher le convertisseur qui alimente mon micro-ordinateur.
En plus de mon journal de voyage, je meuble ma solitude sexuelle en écrivant une nouvelle érotique qui rejoindra mes Contes Libertins.

Journée de navigation agréable, bien qu'effectuée essentiellement aux moteurs, dans le Long Island Sound, qui sépare l'île de Long Island de la côte du Connecticut. C'est un vaste plan d'eau, aujourd'hui très calme, dont la côte Nord (continentale) est merveilleusement découpée par des rades et des baies profondes : New London Harbor, Niantic Bay, Connecticut River, New Haven, Housatonic River… La côte sud (l'île) n'est pas en reste avec Gardiner Bay, Little Peconic Bay, Great Peconic Bay.
Comme dit Jean-Louis : " Quel beau pays pour la navigation, dommage qu'il soit peuplé d'Américains ! ". On sent poindre la jalousie du Québécois, peu satisfait du climat de la Belle Province. Pour François et moi, le seul défaut des Américains est de parler anglais.

A l'approche de la nuit, malheureusement précoce en cette saison, même sous ces hautes latitudes (Naples !), nous cherchons un mouillage bien abrité. Nous en trouverons un parfait à l'intérieur de Gardiner Bay, un endroit totalement désert qui s'appelle Orient Harbor.
Nous mouillons dans 2,60 mètres d'eau, à marée basse, près d'un piège à poissons.

Le phare de New Port


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De Orient Harbor à Port Jefferson Harbor


MERCREDI 23 OCTOBRE 2002.

Le mouillage est d'un calme impressionnant. Aucun vent, aucune vague, aucun bruit, aucune lumière.
A minuit, je monte dans le carré pour chercher une boisson dans le réfrigérateur. L'énorme tranche de saumon mangée hier soir, bien épicée, me donne la pépie. Je suis bientôt rejoint par Jean-Louis, qui ne dormait pas non plus. Il trouve que l'idée de boire du Perrier n'est pas si mauvaise.
Quelques minutes plus tard, réveillé par le bruit que nous faisons, François apparaît. On lui dit qu'il est 6 heures et que l'on va lever l'ancre. Il est un peu surpris que la nuit ait été aussi courte et que le ciel soit aussi noir au moment de partir, mais il ne proteste pas. Nous l'invitons à boire avec nous, il accepte volontiers, bien que l'eau minérale ne soit pas sa tasse de thé. Décidément, manger épicé et boire du Clamato en abondance ne réussissent à personne à bord !
La nuit étant bien trop noire pour que nous puissions partir, nous retournons nous coucher.

Ne pas boire d'alcool sur un bateau, comme c'est mon cas, n'est pas une sinécure. Les buveurs remplissent volontiers les fonds de bonnes bouteilles, vin, bière, rhum, pastis… Mais répugnent à acheter de l'eau minérale. Il me faudra donc souvent me contenter de l'eau au goût peu agréable du réservoir en plastique du bateau. A Rome, vit comme un Romain, disait, je ne sais plus qui. A bord d'un bateau de croisière, boit de l'alcool, si tu veux être intégré complètement dans l'équipage !

Nouveau réveil des troupes à 6 heures. Il fait toujours sombre à l'extérieur, en raison d'une couverture nuageuse très dense. La sortie du mouillage se fait à tâtons.

Dès que nous sommes revenus dans le Long Island Sound, nous sommes agressés par d'énormes vagues et par un vent de face assez vif, entre 20 et 30 nœuds. Les vagues sont considérablement amplifiées par un fort courant de marée. Galexia, sous moteurs, est à la peine. De violents coups de raquette font valser tout ce qui n'est pas arrimé à bord. Nous décidons de retourner à l'abri en attendant que les éléments se calment un peu.
A peine sommes nous à l'abri que le vent tourne et devient plus favorable. Nous revenons aussitôt dans le Sound. Les vagues se sont inversées également, elles sont toujours aussi fortes, mais beaucoup plus manœuvrables. Nous prenons notre cap au 280.

La journée est pénible. Le ciel couvert et un vent froid nous accablent. Des vagues de travers assez fortes nous secouent. Malgré tout, nous progressons bien et atteignons l'excellent mouillage de Port Jefferson Harbor (pléonasme !) vers 16 heures. Le prochain mouillage étant trop loin pour que nous puissions y arriver avant la tombée du jour, nous entrons dans la passe du port.
Juste avant Port Jefferson, un petit port de plaisance porte le nom évocateur de Mont Sinaï Harbor.

L'île de Long Island, que nous avons longée toute la journée, est un immense banc de sable, dont la côte est une alternance de grandes dunes, formant des falaises, et d'interminables plages de sable. L'été, la région est très fréquentée, en ce moment, c'est le désert quasi absolu.

Dès que nous sommes au mouillage, le soleil apparaît et le vent se calme. Une belle soirée en perspective.




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De Port Jefferson Harbor à Atlantic Highlands


JEUDI 24 OCTOBRE 2002.

Le capitaine avait été formel : " Le premier qui se réveille regarde dehors, dès que l'on aperçoit les bouées du chenal, on prend la mer ! "
Réveillé par le froid à 4 heures 30, je ronge mon frein pendant deux heures, puis, je réveille le reste de l'équipage.
A 6 heures 30, dans une quasi-obscurité, nous quittons le mouillage bien abrité de Port Jefferson Harbor.
Notre entrée dans le Sound est assez spectaculaire, les vagues sont déjà bien formées. Nous établissons la voilure avec un ris dans la grand-voile et un ris dans le génois.
Galexia se lance dans une chevauchée fantastique, au près bon plein, avec une vitesse de 9 à 11 nœuds. Le vent est assez constant et souffle entre 25 et 35 nœuds.

Le Sound ayant une profondeur assez faible, entre 15 et 25 mètres, rarement plus de 30 mètres, les vagues ont une période très courte et sont assez désordonnées, un véritable clapot méditerranéen. Galexia les traverse en puissance, mais, parfois, une vague particulièrement forte le fait durement taper ou submerge ses hautes superstructures. A ce rythme là, à midi nous devrions atteindre New York, au fond du goulet de rétrécissement du Sound.

A 9 heures, nous laissons à bâbord la bouée verte numéro 14. Les rives du Sound se sont considérablement rapprochées de nous. De plus en plus de maisons occupent les rivages et nous commençons à distinguer les grands immeubles de New York devant nous, dans la brume.

Le vent a faibli, on relâche le ris du génois. Avec un vent de travers de 20 nœuds, nous progressons encore très vite.
Le soleil fait son apparition, le ciel se libère de ses nuages. Des avions commencent à traverser l'azur. Nous sortons du Sound sauvage pour entrer dans la civilisation.

Nous arrivons à New York par le Nord, ce qui est inhabituel quand on arrive par la mer. Les bateaux qui traversent l'Atlantique arrivent toujours par le Sud. Cette particularité explique sans doute pourquoi notre hardi navigateur normand s'exclame : " Voilà le pont Verrazzano ! ", à la vue du premier pont métallique, alors que celui que nous voyons est, en fait, le dernier, si Verrazzano est le premier. Cette erreur lui vaudra force moqueries. Nous irons jusqu'à rebaptiser le célèbre pont Verrazzano du nom de pont Valognes.

Nous empruntons l'East River, pour longer Manhattan par la gauche. Nous avons affalé les voiles et sur les moteurs à faible régime, nous progressons à une moyenne de 8 nœuds sur le fond, le courant de marée nous étant favorable.
Je réalise peu à peu que la traversée de New York, du Nord vers le Sud est idéale, car elle nous fait partir de l'arrière du décor, pour aller vers l'avant scène, ce qui nous ménage une progression constante vers un spectacle de plus en plus saisissant.
Malheureusement, le temps se dégrade au fur et à mesure de notre traversée, le bouquet final, offert par la pointe sud de l'île de Manhattan, se fera dans une atmosphère maussade.

Longer Manhattan est un spectacle fascinant, je mitraille littéralement avec mon appareil photographique. Une fois de plus je constate que New York est comme certaines femmes de caractère (Fanny Ardant ?), aucun détail n'est beau et pourtant l'ensemble est magnifique.

Les yeux saturés de visions grandioses, nous laissons la statue de la Liberté sur son socle (les New-Yorkais n'auraient pas apprécié qu'il en soit autrement) et nous nous dirigeons vers Atlantic Highlands, une marina qui fait face au pont Valognes, de l'autre côté de Lower Bay.
François, dont c'est décidément le jour de gloire, nous a affirmé que les mouillages sur corps morts étaient gratuits dans cette marina et les produits de la mer à très bas prix.
Nous amarrons donc Galexia à une bouée de l'avant-port et nous partons en annexe, pour compléter nos provisions de vivres frais.

A notre retour de la ville, un gardien nous interpelle pour nous demander si nous sommes sur bouée, visiblement pour nous faire payer un droit. Jean-Louis, avec un bel aplomb de vendeur de voitures, répond que nous sommes mouillés sur ancre. Pour plus de précautions, nous nous rendons au bateau par un savant entrelacs de pistes. Nous ne sommes pas à bord depuis une heure, tous les rideaux du carré fermés pour que l'éclairage du carré ne soit pas visible depuis la cabane du gardien, que celui-ci arrive en barque. Il est furieux et choqué par notre sans gène et réclame 35 dollars. Nous refusons de payer et nous libérons l'orin. Cinq minutes plus tard, nous sommes mouillés à proximité.
Mon pauvre François, il n'y a plus rien de gratuit dans ce pays !
Petit Français, équipier sur un bateau battant pavillon anglais et appartenant à un Canadien, ma conscience est au repos. Je me dis que ce ne sont pas mes compatriotes qui auraient eu un comportement aussi peu civique ! Peu importe si ce sont un Nîmois, un Normand et un Niçois qui ont fait le coup.
Pour être complètement honnête avec nos hôtes (mieux vaut tard que jamais), je dois dire que dans les ports français de Méditerranée, même les mouillages sur ancre sont payant dans les avant-ports. Honneur au sens de la liberté des Américains !

Manhattan par le Nord
Manhattan Est
Manhattan
Manhattan
Manhattan
Manhattan Sud


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D'Atlantic Highlands à Atlantic City


VENDREDI 25 OCTOBRE 2002.

François, qui a sans doute du mal à dormir en raison de ses bévues de la veille, nous réveille à 5 heures 30, du matin.
A 6 heures 30, nous glissons sur l'eau encore sombre du port. Nous embouquons le chenal balisé, en direction du pont Valognes (ex-Verrazano).

De nombreux petits bateaux de pêche plaisanciers, sont déjà en action sur les hauts-fonds, en bordure du chenal. Les navires traversiers ont commencé leurs rotations à 6 heures, pour permettre aux habitants, de ce coin du New Jersey, de travailler à New York.

Le ciel est gris, l'eau a une couleur sale, il fait froid et humide. Le vent souffle du Nord-Est, nous poussant à 7 nœuds, sur une mer qui se forme peu à peu. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas !
Notre direction est plein Sud et nous voyageons au milieu de longues files de canards sauvages, migrateurs comme nous.
La côte que nous suivons est une plage de sable, pratiquement ininterrompue, de plus de 150 miles de long. Les petites agglomérations touristiques, qui la parsèment, sont repérables par leurs châteaux d'eau, tous différents les uns des autres.

Après une longue cavalcade sur des vagues de plus en plus grosses, venant par le travers arrière, nous arrivons à Atlantic City. Cette ville est le Las Végas des New-Yorkais. De nombreux casinos affichent leurs noms, en grosses lettres rouges, aux frontons des hôtels qui les abritent. Ici règne un homme, le milliardaire de l'immobilier, Donald Trump.

Après un repas rapide, nous nous rendons au casino le plus proche de la marina. D'immenses salles, aux décors chatoyants, accueillent une foule nombreuse, qui se presse autour des " bandits manchots " et d'une grande diversité de tables de jeux.
Mon premier constat est que plus de la moitié des clients est du troisième ou du quatrième âge ; le second est que les femmes, clientes ou employées, sont toutes moches. Où est le mirage hollywoodien ?

Jean-Louis perd 5 dollars en 30 secondes et nous avons fini de jouer. Alors que mes compagnons s'émerveillent de la magie des lieux, je trouve ce spectacle sinistre. Sodome et Gomorrhe devaient être plus gay !

Atlantic City, la marina
Atlantic City dans la brume du matin.

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D'Atlantic City à Cap May


SAMEDI 26 OCTOBRE 2002.

Départ en catimini, avant l'aube, pour échapper au paiement de la marina, dont nous avons squatté un bout de ponton flottant.
Il a plu toute la nuit, parfois avec violence.
A la sortie du port, nous rencontrons d'énormes vagues, qui déferlent sur des fonds de sable de moins de 4 mètres . Le vent est quasiment inexistant, la pluie a cessé et le soleil ne tarde pas à apparaître entre les nuages.
Atlantic City est dévorée, peu à peu, par une brume marine. Je réussis quelques belles photographies. Nous allons tenter de rejoindre Norfolk, le Toulon américain, en une seule étape.

Depuis que nous sommes aux États-Unis, je n'ai pas pu téléphoner en Guadeloupe, aucune cabine ne permettant d'effectuer des communications internationales. Aucune possibilité, également, de communiquer sur Internet.
Ce matin, Jean-Louis essaie d'appeler la France avec son téléphone par satellites (système Iridium). Une voix l'informe que le service est interrompu, en ce qui concerne les appels avec l'étranger au départ des U.S.A. Le pays semble se replier sur lui-même en prévision d'une guerre.
François, qui cherche à faire assurer son bateau en vue d'une traversée vers l'Europe, se voit opposer un refus de couvrir les côtes américaines, par une compagnie française, trois fois moins chère qu'une compagnie américaine ou canadienne. On croit entendre comme un bruit de bottes.

8 heures 30, nous filons 7 nœuds, avec un moteur appuyé par les voiles. Des creux, pouvant atteindre 3 mètres, font surfer le bateau. Jean-Louis dort sur une banquette du carré pour rattraper son réveil matinal.
Cap au 222, nous traversons une nappe de brouillard assez dense. La couverture nuageuse nous protège un peu du froid, qui reste sous-jacent.
Des escadrilles de canards migrateurs nous entourent, ils suivent le même cap que nous.
Bientôt, nous pouvons stopper le moteur. La cavalcade se poursuit sous voiles seules. La vitesse est toujours supérieure à 7 nœuds. À cause des vagues, nous avons l'impression d'être à dos de dromadaire, plutôt qu'à dos de cheval.

Après une tentative de mutinerie de l'équipage, le capitaine accepte de mouiller à Cap May. L'autre option étant de poursuivre notre route toute la nuit, avec une mer et un vent contraire. On n'est pas des bœufs !

Cap May est un merveilleux petit port de pêche, un des hauts lieux de la pêche sportive aux gros.
Débarqués au début de l'après-midi, nous baguenaudons entre les chalutiers et les belles maisons en bois. Le soleil brille enfin, le ciel est bleu, pour la première fois la température est relativement clémente. C'est la moindre des choses, nous sommes à la latitude de la Sicile !
Ce soir, festin de produits de la mer.

Cap May, la marina


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De Cap May à Greated Bridge


DIMANCHE 27 OCTOBRE 2002.

Temps clair et ensoleillé, météo bonne, nous allons prendre le départ pour une longue traversée de plus de 150 miles nautiques.
Après quelques péripéties avec nos ancres, qui voulaient remonter à bord un quintal de boue noire et nauséabonde, nous embouquons le long chenal de sortie, au milieu d'une flottille de pêcheurs plaisanciers. Notre Normand est aussitôt mis au défit de prendre notre premier poisson dans ces eaux fertiles. Le chœur des Vierges lui demande de remplacer ses appâts, peu appétissants, par de beaux rapalas aux couleurs vives.

Dès la sortie de la passe, nous entrons dans la baie du Delaware. Cap au 209, pour Norfolk.
Cape May Harbor, cape May, cape Henlopen, Indian River Bay, Océan City, Chincoteague Bay, Metompkin Bay, Burton Bay, Upshur Bay, Cobb Bay, South Bay, Smith Island, Cape Charles, le paysage défile, étonnant mélange d'eau et de sable.

Le vent étant rapidement tombé, nous faisons route au moteur, en alternant le gauche et le droit. Soleil, ciel dégagé, mer calme, c'est une promenade de demoiselles. Jean-Louis nous explique que, dans ces parages, c'est soit la calmasse, comme aujourd'hui, soit un temps de chien, le juste milieu n'existe pas.

Arrivés en vue d'Océan City, nous nous posons la question de savoir si nous continuons toute la nuit ou si nous mouillons dans ce havre. Cette côte, qui ressemble un peu à celle des landes, mais à l'échelle américaine, n'offre aucune possibilité de mouillage en dehors des ports implantés dans les embouchures des rivières ou dans des lagunes. Nous décidons, à l'unanimité, de continuer, non pas parce que nous sommes pressés, mais pour tenter de profiter, des quelques jours de bonne météo annoncés, pour franchir le cap Hatteras. Celui-ci a la particularité de se trouver au point de rencontre du Labrador et du Gulf Stream, un courant froid et un courant chaud dont la rencontre peut donner des vagues invraisemblables.
Le cap Hatteras est le plus grand cimetière de bateaux du monde.

Nous tirons l'ordre des quarts de nuit. Je tire naturellement le plus mauvais, celui entre minuit et 3 heures du matin. Aucun problème, j'assumerai.



LUNDI 28 OCTOBRE 2002.

La nuit est très calme : mer d 'huile, pas de vent, ciel légèrement nuageux mais bonne visibilité quand même. Mes 3 heures de quart passent très vite, sans aucun incident autre que deux changements de cap, sur le pilote automatique, pour adapter la route à la courbure de la côte. Bien que nous soyons à 10 miles au large, le fond varie entre 10 et 15 mètres. Gare aux vagues par mauvais temps !

Vers 8 heures, alors que tout l'équipage s'est regroupé pour le petit déjeuner, dans une lumière maussade, nous apercevons la partie Est du pont-tunnel qui barre l'entrée de la fameuse baie de Chesapeake.
Cette baie est une véritable mer intérieure de plus de 150 miles nautiques de long, sur plus de 20 miles de large. Le pont, qui la traverse à l'entrée, a plus de 31 kilomètres de long. Il plonge deux fois, dans des tunnels, pour laisser passer les bateaux au-dessus de lui. Norfolk, notre destination, est la plus grande base marine américaine. Son port est derrière le pont.
L'entrée de la baie est délimitée, au Nord, par le cap Charles, au Sud, par le cap Henry.
Un troupeau de dauphins nous accompagne pendant un moment, à proximité des balises rouges qui délimitent le chenal d'accès à la baie.

La côte, que nous avons longé cette nuit, est appelée côte Delmarva par les indigènes, du nom des trois états qui se la partage : Delaware, Maryland et Virginie.
Norfolk est dans la Virginie (premier état du Sud), à la limite de la Caroline du Nord. Nous sommes à la latitude de Tunis, ce qui n'empêche pas un froid vif de nous accabler. François a pris froid, Jean-Louis et moi, nous nous mouchons sans arrêt. Notre prochain objectif est le Gulf Stream, au niveau du cap Hatteras, qui doit nous conduire aux Bermudes, où la chaleur sera enfin de la partie.
Dernière étape aux États-Unis, Beaufort, près de Jacksonville, où nous comptons rencontrer l'ami Harold, connaissance faite par Jean-Louis lors de sa montée vers Newport et un de mes correspondants sur Internet, depuis.

A 9 heures, nous nous dirigeons vers l'entrée Nord, une file de cargos faisant route vers l'entrée Sud. Les passages pour les bateaux sont encadrés par les bâtiments techniques des tunnels, qui permettent de les repérer de loin. Au fond de la baie, Baltimore et Philadelphie sont deux ports très importants.

Vers midi, nous passons en revue une importante flotte de navires de guerre. Six porte-avions, une douzaine de sous-marins et divers autres navires. Quand je pense que la France a du mal à disposer d'un porte-avions en activité, alors que les États-Unis doivent en avoir une cinquantaine à travers le monde. Cela donne une idée des importances relatives de nos pays.

Fin du suspens, nous ne franchirons pas le cap Hatteras. Nous nous engageons dans l'Elizabeth River, début de l'Intracoastal Waterway, un canal qui nous conduira à Beaufort en toute sécurité.
Ce canal traverse d'abord l'arrière port industriel de Norfolk, puis devient beaucoup plus sylvestre. Il est longé par une dense forêt de pins, parsemée de belles et grandes maisons individuelles. Devant chaque groupe d'habitations, des pontons accueillent les bateaux des occupants. Chacun d'eux est sorti hors de l'eau par un dispositif élévateur électrique.
Après être passé par 3 ou 4 ponts relevants, nous arrivons à une écluse de faible dénivellation. Derrière l'écluse, entre celle-ci et un pont pivotant, se trouve notre futur mouillage, en bordure du canal, au lieu dit : Greated Bridge.
Dès que nous passons l'écluse, la préposée à la manœuvre du pont Greated Bridge Bridge (les Américains n'ont pas peur des pléonasmes, la ville s'appelle G.B. en l'honneur du pont, celui-ci devient donc le G.B.B.) nous contacte, par V.H.F, pour nous dire qu'elle doute que notre catamaran puisse franchir son ouvrage d'art, en raison de travaux qui en réduisent l'ouverture. Nous nous voyons déjà contraints de revenir 20 miles en arrière et, surtout, de passer par le terrible cap Hatteras.
Après négociations avec la charmante et opulente jeune femme, il est convenu, qu'à 7 heures, demain matin, elle ouvrira suffisamment le pont pour que nous puissions passer, avant que le chantier démarre son activité. Ouf, sauvés !
Nous avons parcouru 189 miles au cours de cette étape.

Le fameux pont !


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L'Intercoastal Waterway


MARDI 29 OCTOBRE 2002.

Départ à 7 heures, le pont fatidique est grand ouvert. Nous voici en route pour une longue journée sur le canal.
Il nous faudra au moins deux jours pour atteindre Beaufort, qui se situe au mile 205 (miles terrestres = 1643 mètres), Great Bridge, où nous avons passé la nuit, étant au mile 15, soit plus de 300 kilomètres de navigation à vitesse limitée (10 nœuds, mais nous serons bien en dessous).
Le canal, dont la longueur totale est de plus de 1.500 miles, profite de tous les lacs, baies, estuaires et rivières, qui sont sur son passage, pour rejoindre Key West, en Floride. Sa largeur est toujours imposante, avec une profondeur minimale théorique, au centre, de 6 mètres (faux !) dans la partie que nous parcourons, mais de 2,5 mètres plus loin. C'est un canal du Midi à l'américaine, avec des berges à fleur d'eau, ce qui est loin d'être le cas, malheureusement, du canal du Midi.

Le nombre de bateaux canadiens qui fuient vers le Sud est impressionnant, il faut dire qu'il neige déjà à Montréal. La plus part de ces bateaux vont en Floride ou aux Bahamas. Quelques-uns, dont nous sommes, pousseront jusqu'aux Antilles. Les Bermudes, minuscules, très à l'écart et très chères, ne sont pas très prisées.

Après une longue progression sur le canal, qui est en fait actuellement une rivière, alors que je suis à la barre sous voile d'avant et moteur, nous entrons dans une vaste étendue d'eau, le Currituck Sound. C'est un estuaire, sur lequel les frères Wright ont pris leur envol. D'où la devise de l'état de Caroline du Nord : " First in Flight ".

Alors que l'eau du canal était jaunâtre, celle du Sound est café au lait, sous un ciel plombé, avec un vent glacial montant jusqu'à 30 nœuds.
Paradoxalement, c'est dans l'estuaire que nous avons le moins de fond, le chenal dépasse à peine 3 mètres de profondeur maximale. Des poteaux, portant des signaux, verts ou rouges, indiquent la route. Celle-ci décrit de longs zigzags, en suivant la ligne des fonds les plus importants.
Étant considérés comme venant de la mer, nous laissons à tribord les signaux rouges, les moins nombreux, et à bâbord les signaux verts. Il ne me faut jamais oublier que la signalisation américaine est inversée par rapport à celle de l'Europe.
Sur certains signaux, des oiseaux, des hérons ou des cigognes, ont construit leurs nids de branchages.

Voyant le temps qu'il fait dans le Sound, nous sommes très heureux de pas avoir eu à passer par le terrible cap Hatteras. Jean-Louis, qui en est à sa trentième croisière le long de la côte américaine, affirme l'avoir franchi quelques fois, toujours dans des conditions très difficiles, parfois extrêmes. François confirme les dires de Jean-Louis.
A Beaufort, j'achèterai une carte représentant tous les lieux des naufrages qui se sont produits le long de la côte de Cristal, dont le cap est le joyau. Elle est très impressionnante. On n'y voit, naturellement, que les épaves des gros navires, pas celles des bateaux de plaisance, il y en a des centaines.

A l'extrémité du Sound, dans la Carolina Cut, nous croisons deux énormes barges, pleines de sable, poussées par un remorqueur-pousseur. La rencontre se fait, naturellement, à l'endroit le plus étroit de la " coupe ".

Après ce morceau de canal intermédiaire, nous abordons l'Albemarde Sound, séparé par un pont de l'Alligator River. Curieux canal qui nous conduit à travers des plans d'eau, au milieu desquels nous ne voyons plus les rives !
Ce que l'on appelle Rivers, ici, ce sont en fait des estuaires de fleuves, l'anglais ne connaissant qu'un seul mot pour désigner une rivière et un fleuve.
Comme le Petit Poucet, sur le chemin du retour, nous en sommes réduits à suivre des poteaux portant des signaux verts ou rouges. Si, dans le Sound, les poteaux étaient à intervalles raisonnables ; dans l'immense River, ils s'écartent à deux miles nautiques, les uns des autres. Avec la nuit qui tombe et le ciel qui s'est peu à peu couvert, nous avons un mal de chien à les voir.
Le problème se complique considérablement quand la nuit tombe. Une nuit noire, sous un ciel de pluie !

A ce moment, un incident anime la routine du canal. A l'occasion d'une manœuvre de voile d'avant et d'un changement presque simultané de barreur, nous faisons un demi-tour sur notre route, sans nous en apercevoir. Progressant à vue directe des signaux lumineux, nous ne regardons pas souvent le compas, et il n'y a rien qui ressemble plus à un signal lumineux rouge, dans le lointain, qu'un autre signal lumineux rouge, dans un autre lointain. Soudain, la silhouette du pont que nous venons de franchir s'éclaire devant nous ! Vérification du compas : nous remontons bien vers le Nord depuis environ 10 minutes.

Plus nous avançons, plus la navigation devient délicate. Nous finissons la journée en cherchant les signaux non lumineux avec un puissant projecteur. Il est temps que nous arrivions au mouillage, nos yeux commencent à voir des signaux partout.
Après avoir cherché vainement la balise verte, numéro 41, qui est censée nous indiquer l'entrée du mouillage, nous décidons de mouiller, l'ancre, là où nous sommes. Ce n'est que plus tard que nous voyons la fameuse balise, qui, naturellement, se trouve là où nous ne l'avions pas cherchée.
Deux heures plus tard, un gros bateau à moteur arrive, s'arrête dans le chenal et balaie le plan d'eau dans tous les sens, avec ses deux puissants projecteurs, à la recherche de la fameuse balise verte, qu'il ne trouvera pas non plus. Rassurés sur notre propre compétence, nous pouvons aller nous coucher.

Il ne faut jamais oublier que, dans ces immenses étendues d'eau, nous devons suivre un chenal relativement étroit, dont la profondeur varie entre 3 et 4 mètres. Dès que nous écartons un tant soit peu du chenal, la profondeur diminue rapidement, jusqu'à un mètre et moins. D'où une tension permanente qui fatigue les yeux et les bonhommes.

Le canal


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L'Échouage


MERCREDI 30 OCTOBRE 2002.

La météo du matin est chagrin. Elle nous indique deux choses : premièrement, la dépression que nous traversons ne s'achèvera pas avant dimanche ; secondement, cette dépression crée des vents supérieurs à 35 nœuds et, surtout, des creux de 5 à 6 mètres, pouvant dépasser 7 mètres dans le Gulf Stream.
Imaginez des vagues hautes comme une maison de deux étages et demandez-vous si vous auriez envie de vous trouver au milieu d'elles, sur un petit voilier de croisière. Pour nous, la réponse est : non !
Nous décidons de rejoindre Beaufort à petite vitesse, puisque nous y serons cloués, de toute façon, jusqu'à dimanche, au moins.

Dès la sortie du mouillage, nous abordons le Pungo River Canal, soit 20 miles de canal " normal ", beaucoup plus reposant pour les yeux et les nerfs que les sounds et les rivers.
Au rythme de quarts d'une heure, nous nous succédons à la barre. Les rives boisées du canal défilent à un bon 6 nœuds de vitesse. La dépression maintient sa chape de plomb sur nous. La circulation des bateaux se fait uniquement en direction du Sud. Nous sommes une nouvelle espèce d'oiseaux migrateurs, fuyant les frimas du Nord. Des bateaux à moteur de plaisance, parfois très gros, nous doublent à intervalles assez réguliers. Respectent-ils la limitation de vitesse à 10 nœuds ? Les arbres, déracinés des berges, semblent en douter.

La navigation se complique un peu dans la Pungo River, qui suit le canal. Signalisation inversée, brouillard, pluie, la route devient incertaine. A un moment, nous sommes même obligés de mouiller en bordure extérieure du chenal, pour attendre de retrouver une vision suffisante.
Nous arrivons enfin à la Pamlico River, un large estuaire. Nous recommençons le jeu de piste avec les signaux. Derrière nous, et comme nous, tous les voiliers en file indienne ont hissé leurs génois. Nous avons l'impression de disputer une régate autour des poteaux de signalisation.
Pour la première fois, depuis hier matin, nous apercevons des maisons sur la côte, devant nous. C'est la Goose Creek Island (l'île aux oies) et nous embouquons la Goose Creek River, qui a, enfin, la taille d'une rivière. Là va reprendre l'Intracoastal Waterway, jusqu'à un nouvel estuaire très large, la Neuse River.

Ayant traversé ce dernier estuaire, toujours sur la piste des signaux, nous mouillons à l'entrée du Broad Creek. Demain, nous serons à Beaufort, dernière escale américaine, fin du voyage froid.
Jean-Louis est déçu de ne pas pouvoir occuper sa place habituelle, déjà prise. Nous sommes obligés de mouiller à un moins bon emplacement. Le très faible fond nous oblige à nous éloigner beaucoup du couvert des arbres. Pour l'instant, il n'y a pas de vent, mais ce contre-temps aura, au cours de la nuit, de bien funestes conséquence. Pour noircir le tableau, depuis que nous avons commencé à naviguer dans le canal, nous avons enlevé l'ancre qui était capelée avec l'ancre principale " hight Tech ".

Aujourd'hui, un drame a été consommé à bord : le clavier de mon ordinateur, qui présentait des signes de défaillances depuis quelques temps, est tombé complètement en panne. Ce n'est pas très grave en ce qui concerne l'écriture, mais cela peut le devenir pour les photographies numériques. Je ne suis pas équipé pour conserver tous les clichés du voyage sur des cartes mémoire. Il faut impérativement que je libère celles que je possède en transférant leurs informations sur le disque dur du micro. Plus de micro, plus de photographies !

Que cache la perfide nuit ?


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Du Waterway à Beaufort.


JEUDI 31 OCTOBRE 2002.

Au cours de la nuit, un vent assez frais se lève. Réveillé par les rafales, je monte dans le carré pour regarder si le bateau ne chasse pas. Trois lumières, sur un vague ponton appartenant à des maisons de vacances, actuellement vides, me semblent être toujours à la même place, vues sous le même angle. Partout ailleurs, la nuit est absolument noire, ce qui enlève tout espoir de voir quelque chose. Je retourne me coucher, à demi-rassuré.

A minuit et quart, un branle-bas de combat, sur le bateau, me réveille en sursaut. Jean-Louis se démène comme un beau diable, François le regarde les bras ballants, l'air effondré.
L'ancre a chassé, nous avons traversé un bras de la Broad Creek, pour nous échouer sur la rive d'en face. Le bateau, qui mouillait nez au vent, s'est retourné au cours de sa traversée et a traîné son ancre derrière lui. Au cours des tentatives de désenchouage, de Jean-Louis, la chaîne s'est enroulée autour de l'hélice d'un moteur.
Galexia est immobilisé, posé sur un fond de vase et de sable.
Jean-Louis sort sa combinaison de plongée et de grosses chaussettes en laine rouge. L'air de la nuit est glacial, mais l'eau n'est qu'à 18°. Notre capitaine courageux plonge sous la coque. Nous tentons de l'éclairer, du mieux que nous pouvons, avec des torches, mais l'eau est trouble. Il parvient quand même à dégager l'hélice de la chaîne, mais ne peut en faire plus pour ce soir. Il remonte à bord. Mauvaise nouvelle, l'hélice est faussée, il faudra la changer avant de pouvoir à nouveau utiliser le moteur correspondant.
Nous retournons nous coucher. Le bateau, ne flottant plus, est assailli par des vagues qui le frappent comme s'il était un ponton. Heureusement, le vent a faibli.

Au lever du jour, Jean-Louis est à nouveau dans l'eau glacée, en combinaison de plongée. Après quelques essais infructueux, le bateau est enfin désenchoué et l'ancre est remontée à bord, nous pouvons poursuivre notre route, mais avec un seul moteur valide.

Après une longue navigation dans le canal, nous arrivons au Core Creek, qui débouche sur la Newport River. Dans un dédale d'îles, toujours guidés par les signaux colorés, nous parvenons à Beaufort, but ultime de notre voyage américain.

Beaufort


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Beaufort


Beaufort apparaît comme étant une jolie petite ville, en bordure d'un chenal où mouillent de nombreux bateaux. Les maisons, qui sont toutes des maisons individuelles, ont un aspect sudiste évident, elles sont toutes blanches avec des galeries de façade, à chacun des étages.

Le soir de notre arrivée à Beaufort, nous découvrons un lieu qui a une âme : le bar-restaurant Clawson's. C'est un établissement de caractère, qui se trouve sur le quai, non loin de l'embarcadère où l'on amarre les annexes pour aller à terre. La salle principale, avec ses boiseries foncées, a une atmosphère digne de Melville, l'accueillante Maryann nous sert sont excellente spécialité au thon.
Mesdames, à vos fourneaux !
Un pavé de thon rouge est saisi comme un rosbif, de façon à être cuit sur un millimètre en surface et saignant à l'intérieur. Il se sert froid, coupé en tranches très fines, sur lit de salades et de chou rouge, accompagné de pelures de gingembre confit et d'une sauce au raifort et à la moutarde japonaise Wasabi.
Dans un pays où l'on s'attend à des saveurs insipides et douçâtres, ce plat surprend par son caractère.

Combien une journée de croisière peut ménager de péripéties contrastées ! Ce matin, nous étions en plein drame. Sur une banale plage, aux allures de vacances, nous vivions l'enfer du naufrage. A présent, dans une ambiance enfumée, propice aux aventures violentes, l'amicale Maryann nous régale avec ses spécialités épicées, mais succulentes.
Ainsi va la vie du marin !

Dans les jours qui suivent, nous allons attendre le moment propice pour traverser vers les Bermudes. Situé sur la même latitude que Beaufort, ce minuscule archipel est à 640 miles nautiques de la côte américaine (1.185 kilomètres). On ne peut entreprendre une telle traversée, en cette saison et avec une sécurité suffisante, qu'à la fin d'une dépression. L'une d'elle vient de s'achever et nous n'étions naturellement pas prêts, la prochaine devrait se terminer jeudi prochain. Il nous faudra donc attendre une semaine, confortablement mouillé devant cette charmante petite ville.
On ne plaisante pas avec le puissant Gulf Stream, qui peut lever des vagues énormes, pouvant être fatales à un bateau de croisière de plaisance.



VENDREDI 1 NOVEMBRE 2002.

Ce matin, nous avons emprunté l'une des voitures, que le musée de la marine met gracieusement à la disposition des bateaux plaisanciers de passage, pendant deux heures, pour que leurs équipages puissent acheter leurs provisions en ville. Ce sont les commerçants qui paient une modeste redevance pour fournir cette prestation, gérée par le personnel du musée. Cette astucieuse initiative à fait, de Beaufort, l'escale obligatoire de tous les bateaux qui passent dans le canal ou en mer. Le petit musée, entièrement gratuit également, bénéficie aussi d'un afflux important de visiteurs.
La vedette du musée, le régional de l'étape, comme on dirait dans le tour de France, est le terrible pirate Edward Teach, dit Blackbeard (Barbe Noire). Son effigie pittoresque est partout en ville, même sur le château d'eau principal.
En 1718, ayant reçu du roi son pardon, à condition qu'il abandonna son répréhensible métier, il revint en Caroline du Nord, où, en s'associant avec le gouverneur local, Charles Eden, et avec le secrétaire de la colonie, Tobias Knight, il reprit ses activités criminelles.
Le 22 novembre, de la même année, après un violent combat, près de Ocracoke Island, non loin de Beaufort, Barbe Noire fut tué par le Lieutenant Robert Maynard de la marine royale britannique. Sa tête fut ramenée, par celui-ci, accrochée à la sous-barbe de son navire, ce qui était de circonstance.
Le bateau du pirate, le Princess Anne Revenge, a été coulé sur le lieu du combat. Le musée récolte des fonds pour pouvoir sauvegarder son épave.

Grâce au véhicule prêté, nous nous rendons dans un important hypermarché de Morehead, la ville voisine de Beaufort. Au passage nous consultons un dépanneur de micro-ordinateurs sur la possibilité de dépanner mon infidèle compagnon dans un délai très court. Réponse du spécialiste de la marque Compaq : " Si vous l'aviez avec vous, je le dépannerais immédiatement ! " Cette réponse me laisse rêveur, je crois que les techniciens de Guadeloupe ont encore quelques progrès à faire pour être au niveau américain. Connexion m'a gardé six mois un magnétoscope, pour une réparation sous garantie.
Mon portable étant encore sous garantie, je préfère essayer d'utiliser un clavier extérieur, plutôt que de faire changer son propre clavier. Cette première solution étant certainement moins onéreuse. Après essais, la solution choisie est totalement satisfaisante.



Au niveau de l'approvisionnement des hypermarchés, le fossé est encore plus grand que dans le domaine des services. Le nombre de produits disponibles sur les rayons du magasin, où nous entrons, est proprement ahurissant, même la métropole française a encore pas mal de longueur de retard par rapport au marché des États-Unis.

Le seul point sur lequel les Américains sont totalement défaillant, c'est le téléphone. Après d'innombrables tentatives, en direct avec une carte de crédit ou à travers une opératrice, Jean-Louis finit par m'obtenir une communication avec la Guadeloupe en passant par le Québec.
Bonne nouvelle ! Officiellement en retraite depuis le 1° janvier 2002, je viens enfin de recevoir le premier paiement de ma pension. Pour le téléphone, en France, ça va, le 22 à Asnières n'est plus utile, mais pour le paiement de la retraite…

Dans une île, en face de la ville de Beaufort, vivent des chevaux sauvages, qui sont là depuis plusieurs siècles. Les gens de la ville y sont attachés et leur apportent parfois des friandises. Leur visite est la principale sortie des enfants des écoles.

Un cheval sauvage.

COUP DE TABAC

NUIT DE MARDI 5 A MERCREDI 6 NOVEMBRE 2002.

Le soir nous avons mangé sur le bateau d'un Québécois fort sympathique, Michel Lacombe. Dommage que je ne comprenais pas tout ce qu'il disait.
En rentrant sur Galexia, en annexe, nous remarquons une position insolite de celui-ci. Avec une ancre à l'avant et une à l'arrière, il n'aurait pas dû changer de direction en fonction du vent, or c'est qu'il a fait. Lorsque nous passons près du voilier d'une Anglaise, qui semble naviguer en solitaire sur un lourd bateau en bois, avec deux mats à gréements auriques, celle-ci nous informe que le catamaran Sud-Africain, qui mouillait près de nous et qui est parti mouiller plus loin, avait eu des démêlées avec notre bateau et avait dû le déplacer.
Nous constatons effectivement que ce mal polis avait déplacé notre mouillage arrière pour faire tourner notre bateau, après l'avoir percuté, heureusement sans gravité.

Au cours de la nuit, une violente perturbation s'abat sur nous. De très forts vents du Sud, accompagnés de violentes pluies.
De temps en temps, nous nous réveillons pour surveiller les bateaux voisins, dont les ancres risquent de chasser. Notre ancre principale, capelée avec une autre ancre, ne devrait pas chasser.
Un voilier anglais est assez proche de nous, dans le vent. Ce qui devait arriver arriva, le matin à l'aube, son ancre dérape et il vient lentement vers nous. Deux personnes d'âges moyens occupent le bateau, un homme et une femme. Ils ont dû passer une très mauvaise nuit. Pour juguler leur fuite et éviter qu'ils ne viennent nous percuter avec force, nous leur passons deux amarres pour prendre leur bateau à couple avec le nôtre.
Quand le jour est levé, avec l'aide de l'Anglaise solitaire, qui nous avait renseignés sur le catamaran sud-africain, le couple tente de libérer leur bateau et d'aller le mouiller à proximité. La solitaire se révèle être une harpie, qui hurle avec une tête de gorgone. Ce qui était une opération de sauvegarde amicale devient une foire d'empoigne, si la harpie continue à vociférer, on va en venir aux mains. Le couple semble être assez gêné par le comportement de leur compatriote, ce qui ne les empêchent pas d'être d'une profonde mauvaise fois, en affirmant que c'est notre ancre qui a chassé, alors qu'il était absolument évident que c'était leur navire qui partait à la dérive.
La Perfide Albion sera toujours la Perfide Albion !

Après qu'on l'ait remise une fois ou deux à sa place, la solitaire se calme un peu et la manœuvre s'achève dans de bonnes conditions. Nous en profitons pour repositionner notre ancre principale, qui n'avait pas bougé, et pour affourcher notre ancre arrière avec la principale.
Une heure plus tard, la harpie anglaise revient à notre bord pour nous signaler que sa bouée de mouillage est sous notre bateau. Pas de chance pour Jean-Louis, son orin est encore enroulé autour d'une de nos hélices. Il va lui falloir encore plonger dans une eau trouble, à 18 °.
Notre solitaire a sorti ses plus beaux sourires pour réclamer sa bouée, elle serait presque belle. Elle demande son prénom à Jean-Louis et lui communique le sien, Lisa. Il y a de l'entente cordiale dans l'air. Je dis à mon cousin :
--- Si vous avez des petits ensemble, tu m'en garderas un, comme chien de garde il devrait être épatent !

Toute plaisanterie de mauvais goût mise à part, je tire mon chapeau à cette femme, si, effectivement, elle mène seule ce bateau traditionnel, équipé comme il l'était à l'époque de sa construction, c'est à dire sans aucun des instruments modernes qui démultiplient les efforts. Même son annexe est en bois et sans moteur hors-bord. Chapeau Madame ! Avec le sourire, ce serait encore mieux.

Le ciel n'est pas toujours clément.


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De Beaufort au Gulf Stream


VENDREDI 8 NOVEMBRE 2002.

Les conditions pour notre départ sont enfin remplies. Nous levons l'ancre, ce matin, en direction des Bermudes. Notre traversée devrait durer 5 jours. La météo sur cette durée est excellente. Une grosse dépression vient de s'achever sur cet archipel.
L'avant-dernière nuit, nous avons encore été sérieusement secoués au mouillage, mais, cette fois-ci, aucun bateau proche n'a dérapé.
Cette nuit a été extrêmement calme, nous offrant un repos réparateur en prévision de la route. Ce matin, nous nous levons à 6 heures, en pleine forme, pour déjeuner. Un magnifique soleil sort de l'horizon, dans un ciel bleu immaculé. Il y a de la joie dans l'air, à bord.

Hier soir, nous avons invité notre ami Michel, le Québécois qui a un Corbin, comme celui qui attend François à Sainte-Lucie.
Pourquoi le choix de Sainte-Lucie ? D'abord parce que les conditions économiques rendent l'hébergement à terre, d'un bateau, moins cher qu'aux Antilles françaises, ensuite parce que les risques de cyclones y sont réduits au minimum. En effet, à partir de la latitude de Sainte-Lucie, les cyclones n'ont plus que très peu de chance de passer, pour cesser complètement en se rapprochant de l'équateur. Ainsi, la Guadeloupe est plus exposée que la Martinique, plus basse en latitude, et plus on monte vers les Grandes Antilles, plus le risque est fort. Emportés par leur élan, les cyclones montent souvent jusqu'au Canada.

Pendant que je finis de laver la vaisselle, Jean-Louis tente de lever les deux ancres affourchées. Problème ! Tout allait pour le mieux et voilà que commence une séance de cauchemar. Impossible de lever les ancres. Le cordage de l'ancre secondaire s'est emmêlé avec la chaîne de l'ancre principale. Avec de rudes efforts, nous finissons par séparer les deux mouillages. Pourtant, rien n'est gagné ! Nous tentons, Jean-Louis et moi, de remonter l'ancre secondaire avec l'annexe, impossible de décoller les palles de la boue. Nous revenons au bateau pour remonter le mouillage principal, qui résiste férocement à toutes nos tentatives. Les deux ancres capelées s'accrochent désespérément à la boue.
Après de nombreuses manœuvres pour tirer sur le mouillage avec le moteur, nous parvenons enfin à décoller les ancres du fond.
Dès que celles-ci sont à bord, nous recommençons la même opération avec l'ancre secondaire.

Deux heures plus tard, couverts de sueurs, nous parvenons enfin à quitter le mouillage de Beaufort, tout étant clair à bord. C'est la première fois, au cours de cette croisière, où j'ai retrouvé la transpiration quotidienne de la Guadeloupe.

Nous sortons du très long chenal qui conduit de Beaufort au large. L'océan est d'huile, le soleil brille, le ciel est uniformément bleu, mais l'air est encore frais. Après la suée du matin, j'ai remis mes vêtements chauds. Nous passons non loin du cap Hatteras, devant lequel une impressionnante flottille de petits bateaux de pêche de plaisance profite du calme pour s'ébattre près des hauts fonds qui le prolongent.
Notre route est, pour l'instant, au 131, ce qui n'est pas encore celle des Bermudes, mais nous voulons passer au large des brisants du cap Hatteras. Notre vitesse, sur le fond, est de 6 nœuds.

14 heures. La température de l'eau de mer est montée à 24 °, ce qui indique que nous approchons du Gulf Stream. Deux groupes de dauphins sont venus, successivement, jouer autour de notre bateau. Le second, nous a accompagné pendant plus d'un quart d'heure, chacun de ses membres venant, à tour de rôle, se montrer dans le soleil à la pointe de notre étrave motorisée.
Un petit oiseau, de la taille d'un moineau est entré dans notre carré. Jean-Louis l'a attrapé avec mon chapeau de paille, pour le remettre en liberté.

L'eau de mer est, à présent, à 28°, l'air à 24, j'enlève deux vêtements chauds. Je crois que cela clôt la partie froide de la croisière. Nous avons parcouru une quarantaine de miles depuis Beaufort, sur une route proche des 102 degrés théoriques, déterminés par le Geonav, navigateur par satellites.

Que sera demain ?


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