La libre littérature française des Amériques





PLYMOUTH DANS LE RHODE ISLAND




DIMANCHE 13 OCTOBRE 2002

Huguette, Jean-Louis, François et moi, prenons la route pour rejoindre la région de New Port. Huguette nous accompagne au bateau et reviendra, au Québec, après avoir passé quelques jours avec nous. Le coffre de notre énorme Caravan Dodge est plein à craquer, surtout grâce aux bagages de François. Nous sommes un peu inquiets pour le contrôle douanier à l'entrée dans les États-Unis.
Le passage de la douane se fait sans problème. La voiture qui nous précède a été minutieusement fouillée, mais elle était pratiquement vide, tous les douaniers du monde savent économiser leurs efforts !

Nous traversons le magnifique état du Vermont, qui, avec ses Appalachian Mountains, ressemble beaucoup aux Laurentides. Après le Massachusetts, voici le Rhode Island, but de notre voyage.

Galexia nous attend bien sagement, sur cales, sur le quai du petit port de la marina Melville, de Portsmouth. Jean-Louis l'a fait sortir de l'eau au mois de juillet, pour accomplir certains travaux d'entretien et d'amélioration, et pour libérer son esprit quand il était au Québec, au milieu de sa famille. Il venait alors de ramener le bateau du Midi de la France et de passer six mois aux Antilles. Il repart, de nouveau, pour six mois sous les tropiques.

Portsmouth (petite ville à ne pas confondre avec le Portsmouth de la Virginie) est situé dans la baie de Narragansett, dans le passage Est, face à l'île de Prudence qui fait suite à l'île de Conanicut. A l'entrée de ce passage, en bordure de l'océan et à six milles de notre marina, se trouve la belle petite ville de New Port, que nous aurons largement l'occasion de découvrir plus tard. Nous sommes dans le plus petit état américain, le Rhode Island, mais sans doute l'un de ceux dont la vocation maritime est la plus affirmée, d'où sa devise " Ocean State ".

Dans cet ancien royaume des monocoques, couronnés tous les quatre ans par la coupe America, actuellement précédée de la coupe Vuitton, les multicoques sont rares. Galexia, posé sur ses deux quilles, trône majestueusement au milieu du quai. Face à lui, America 3, l'un des challengers de la célèbre coupe, se dresse fièrement sur le quai. Les lignes des deux bateaux n'ont pas grand chose à voir entre elles, leur confort intérieur non plus, sans aucun doute.
Dans un bassin discret du port, je découvrirai, plus tard, le tristement célèbre Courageous, qui permit à Dennis Connord de perdre la coupe au profit de l'Australie, en 1984, à New Port, provoquant ainsi une déchirure, dans l'orgueil américain, qui n'est pas prête de se fermer.
En plus de ces bateaux prestigieux, la petite marina est occupée par une majorité de gros et très beaux voiliers, le plus gros, si ce n'est le plus beau, appartient à Berlusconi, président du Conseil des Ministres italien. Il s'agit d'un Perrini, de 158 pieds, le Morning Glory, qui n'a pas bougé du quai depuis un an environ. Les affaires de l'état italien sont prenantes.

Il est sans doute temps de faire connaissance avec notre petite équipe, dont les membres masculins vont faire partie du voyage jusqu'en Guadeloupe.
A tout seigneur tout honneur, d'abord le capitaine, mon cousin germain, Jean-Louis, que les lecteurs du Petit Journal connaissent déjà. La soixante guillerette, solide comme un roc et placide comme celui-ci. Un éternel sourire goguenard aux lèvres et un esprit frondeur de titi parisien né à Nîmes.
Sa femme, Huguette, une séduisante blonde, un peu plus jeune que son époux. Une femme de caractère, mais qui est curieusement soumise à son phallocrate de mari. Elle sera la bonne fée du logis de Galexia pendant toute sa présence à bord, servant, comme des pachas, les trois gros feignants qui l'accompagnent (vous constaterez, chères lectrices, que je me compte dans le lot).
François, un horloger normand, natif de la ville de Valognes dont il porte le nom. Aîné du groupe, il est devenu québécois il y a trente-deux ans. Une silhouette trapue de robuste marin, secouée par la toux des fumeurs, un vice qui fait horreur à Huguette. François s'est embarqué avec une impressionnante quantité de bagages et de cartons, représentant une bonne partie de l'accastillage de son Corbin, un voilier de douze mètres qui l'attend sur cale sèche à Sainte-Lucie, l'île qui suit la Martinique, dans l'arc des petites Antilles vers le sud.



LUNDI 14 OCTOBRE 2002

Aujourd'hui, le personnel du chantier récupère la journée de samedi, qui était le Colombus Day, ce qui nous donne un jour de plus à être sur le quai. Dès mardi matin le chantier mettra Galexia à l'eau pour récupérer sa surface mal louée. Jean-Louis a obtenu un loyer de 12 dollars par jour, alors que le tarif actuel est de 40 dollars. La vue du bateau donne des boutons au patron du chantier. Ce délai est appréciable, car il nous reste à monter une plaque de masse sous la ligne de flottaison, pour la radio B.L.U et quelques bandes décoratives, signalant cette même ligne, et qui sont à changer.
La marina est une base des fameux chantiers Hinckey, dont l'usine est dans le Maine, à Southport. Jean-Louis, fort critique sur la production de bateaux de plaisance américaine, affirme que les seuls à être remarquablement bien construits sont ceux de ce chantier naval. Je constate effectivement que, sur des plans un peu vieillots, les réalisations du chantier sont admirablement finies.
En plus des petits travaux signalés plus haut, nous avons à effectuer nos derniers achats d'avitaillement du bateau et achats personnels. Nous allons les réaliser sous la conduite d'Huguette, qui comme beaucoup de femmes, est experte en la matière. Pour ma part, il faut que je complète ma garde robe pour pays froid, qui est singulièrement défaillante. Ma première nuit à bord, le bateau étant sur le quai, ce qui est une circonstance aggravante pour la température, je l'ai passée à claquer des dents et à me demander ce que j'étais venu faire dans ce pays glacial. Cette alerte va déclencher une frénésie d'achats de vêtements chauds, sans doute un peu excessive pour un Guadeloupéen.
Je suis très étonné par le nombre de magasins de grandes surfaces que l'on peut trouver dans cette région, peu peuplée et loin de toute grande ville. Le choix des produits est impressionnant (surtout pour un Antillais habitué à la pénurie latente du commerce des îles), les prix sont très intéressants. Huguette est, naturellement, comme un poisson dans l'eau dans ce paradis du shopping. Il faut que je note ici que, chaque fois que j'utilise l'un des mille mots anglais, qui sont entrés dans la langue courante française, je me fais reprendre vertement par mes cousins québécois. C'est promis, je ne dirai plus e-mail, mais courriel, ni catcher, mais clavarder.
Jean-Louis me fait remarquer que le plus étonnant des anglicismes est l'un des plus anciens et des plus utilisé, l'expression Water-Closet, qui n'est employée dans aucun autre pays au monde, que la France, et qui fait ouvrir de grands yeux ronds aux Américains, qui emploient rest room.



MARDI 15 OCTOBRE 2002.

Galexia est amarré en bout de quai, à l'entrée du chenal conduisant au travel-lift qui vient de le mettre à l'eau. Nous attendons les techniciens du magasin d'accastillage qui a vendu, à Jean-Louis, un dessalinisateur de bord. Installé sur le quai, l'appareil doit être testé lorsque le bateau est à flot. Dès qu'ils auront achevé leur travail, nous partirons pour nous mettre au mouillage devant New Port.
L'attente s'éternise en raison de difficultés techniques. Nous apprendrons, plus tard, que deux erreurs ont été commises au cours du montage : le tuyau qui amène l'eau au réservoir du bateau n'a pas été connecté, il est tout simplement obstrué ; la buse de prise d'eau à la mer est d'une section trop faible. Ces deux problèmes concourent à provoquer le même résultat : la mise en route de la pompe haute pression provoque l'explosion de divers tuyaux intermédiaires. La correction laborieuse de ces anomalies va mobiliser tout le personnel du fournisseur et nous empêcher de partir avant le soir.
Nous profitons de ce délai pour faire connaissance avec un couple de Français, qui s'activent sur le bateau le plus proche de nous. Jacques et Gisèle constituent l'équipage d'un Jonquert 90, qui est en cours de révision après une croisière dans les mers australes. Le voilier vient de parcourir un tour du monde et demi, en quatre ans, usant douze équipages successifs, au profit du propriétaire, un riche commerçant nantais. Celui-ci, sa famille et quelques amis, sont à bord un mois sur deux.
Sous la conduite de Gisèle, une fort avenante quinquagénaire à la ligne de top modèle, nous visitons notre imposant voisin.
L'intérieur du gros bateau est une merveille d'aménagement et de finition. La partie avant, réservée à l'équipage, pourrait faire envie à bien des yachts de luxe. La cuisine bénéficie de tous les appareillages dont peut rêver la ménagère la plus exigeante. La partie arrière est le fastueux appartement des propriétaires.

Le soir, comme nous sommes toujours à quai, nous invitons le couple à prendre l'appérétif sur Galexia. Le carré de notre bateau est beaucoup plus modeste que celui de notre voisin, mais bien confortable quand même.
Nos invités ont commencé par faire du charter dans les îles Vierges, sur un Dynamique 62, leur appartenant. Voyant que l'argent tiré de cette activité ne permettait que de payer les frais d'entretien du bateau, ils le vendirent, un certain 10 septembre, veille du jour fatidique qui leur aurait ôté tout espoir de le faire dans de bonnes conditions. Depuis, ils naviguent, comme équipage, sur différentes unités, avant de prendre récemment leurs fonctions sur le Jonquert.
Avant de prendre la mer, Gisèle travaillait dans la publicité, à Paris. Quand elle a rencontré Jacques, plus jeune qu'elle de dix ans, il l'a entraînée dans l'aventure marine.



MERCREDI 16 OCTOBRE 2002.

Jean-Louis a promis, à Rick, contremaître du chantier, que nous libérerions le chenal d'accès au travel-lift avant 7 heures 30. Ponctuels, nous sortons donc du port avant 7 heures.
Pour l'instant un vent modéré vient du nord. Par contre, on annonce des pointes à 40 nœuds, de sud-est, vers onze heures. Nous nous dirigeons donc vers une anse proche du port, bien abritée sauf pour des vents venant du sud-ouest.
Des corps morts nous tendent les bras, à 40 dollars par jour, business is business ! Nous préférons mouiller avec deux ancres capelées, avec 20 mètres de chaîne de 10, par 5 mètres de fond. L'ancre principale est une nouvelle merveille acquise par Jean-Louis au Boat Show de New Port, en septembre dernier. Il s'agit d'une ancre charrue munie d'un impressionnant flotteur articulé, qui la maintient en bonne position pour que le soc s'enfonce correctement (fabrication artisanale américaine, de marque Bulbanchor).
Nous passons la journée bien à l'abri, avec des rafales de vent à 35 nœuds et une mer plate. Contrairement aux prévisions, le vent souffle toujours du Nord. Le baromètre continue à baisser. Des bourrasques de pluie s'abattent sur notre roof.
Le vent tourne au sud en fin de journée, ce qui ne serait pas idéal pour faire route vers les Bermudes où nous voulons nous rendre.
Pour l'instant, il n'est de toute façon pas encore question de partir, même si le vent était propice, Jean-Louis voulant encore profiter de la présence d'Huguette. Bien installés dans le carré, nous jouons au scrabble, dont Jean-Louis est le champion incontesté, ce qui ne l'empêche pas de chercher à tricher avec un aplomb superbe. Puis, Huguette se venge aux dames chinoises, qui sont sa spécialité. François et moi sommes médiocres à tous les jeux. Avec le maximum de diplomatie, je parviens à m'extraire des parties pour me plonger dans un bon bouquin. Les jeux de société n'ont jamais valu, pour moi, la lecture d'un bon livre. Sans doute suis-je un partisan des plaisirs solitaires !

En pleine nuit, le vent tourne au sud-ouest, avec des pointes jusqu'à 40 nœuds. La mer se forme rapidement, car, dans cette direction, nous ne bénéficions plus de l'abri de la côte. Nous sommes bientôt sévèrement secoués.
Soudain, des coups très durs frappent la coque. Je me lève aussitôt pour voir ce dont il retourne. Je monte dans le carré et sorts dans le cockpit. Les coups sont provoqués par de simples vagues, par contre, je réalise que nos ancres ont chassé. Nous sommes dangereusement rapprochés d'un bateau au mouillage et de la côte. Je réveille Jean-Louis. Nous estimons que, bien que le bateau ne semble plus chasser, il serait plus prudent de relever les ancres et d'aller mouiller plus loin. Cette fois-ci, Jean-Louis ajoute dix mètres de chaîne supplémentaires. Nous retournons nous coucher, pendant que le vent baisse et que la mer se calme.

América 3
Mise à l'eau de Galexia


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