La libre littérature française des Amériques



En traversant l'Atlantique


Du Cap Vert à la Barbade




1 décembre 2003

Le grand jour est arrivé. C'est aujourd'hui que nous allons entreprendre la longue traversée du Cap Vert (Sao Vincente) à la Barbade. Environ deux mille cent milles nautiques de navigation, soit quinze à dix-huit jours de mer. Nous serons de véritables hauturiers à l'arrivée. Préparatifs habituels : rangements et calages en tous genres afin que rien ne se brise lorsque la mer se mettra à remuer fortement. Nous déjeunons copieusement vers 12 heures 30, le capitaine fait une petite sieste et, vers 15 heures, nous levons le mouillage... Bye bye le Cap Vert... Nous garderons un bon souvenir de notre passage dans cet archipel. Mindelo disparaît lentement dans la brume et Alcor nous suit à un demi-mille.


Alcor


Alcor nous suit à un demi-mille



Tout va bien à bord, mais après avoir dépassé Sao Antao, une forte houle nous promène dans tous les sens. La nuit tombe, nous avançons à six nœuds, mais nous sommes tellement secoués que personne ne dort cette première nuit en mer. (Sauf Michelle qui a mit un patch et, non seulement elle est en pleine forme, mais, en plus, elle dévore.)


2 décembre 2003

La journée et la nuit se déroulent comme la veille. La mer est agitée à forte ; quant à nous, nous sommes bien secoués aussi et nous perdons nos forces... Néanmoins, la fatigue aidant, nous parvenons à dormir un peu, mais nous ne sommes pas en forme. (Sauf Michelle, évidemment). De plus, Guy a pris froid la nuit précédente et il est de nouveau enrhumé. Pour ce qui me concerne, je suis écœuré, j'ai l'impression d'avoir une odeur d'huile de ricin ou de vaseline rance dans le nez. Je ne dîne pas. Je pense que cette forme de nausée est due au traitement anti-palud que l'on prend depuis le 14 novembre. Comme nous n'avons pas vu de moustiques, nous arrêtons la nivaquine.
Nous ne voyons que l'océan tout autour de nous. Plus aucun bateau en vue, mais lors des vacations radio, nous sommes en contact avec Alcor, Antarès, Fleur de Passion, Yagan. Avec nous, cela fait cinq bateaux qui se trouvent dans un rayon d'une cinquantaine de milles.


3 décembre 2003

La situation s'améliore progressivement : la houle diminue un peu et nous avons l'impression que nous entrons dans les alizés. Ce matin, il y avait six poissons volants échoués sur le pont. Guy est toujours enrhumé, Élisabeth est la première à retrouver la forme et moi, je sens que cela s'améliore aussi. Pour ce qui concerne Michelle, elle a une forme éblouissante...


4 décembre 2003

Je me sens un peu moins embarrassé, mais je n'ai toujours pas faim. J'ai la langue très chargée. J'attaque une bouteille d'eau d'un litre et demi afin de me nettoyer les cellules...
Je ne vous parle plus des quarts de nuits, mais, bien sûr, nous continuons à veiller. L'horaire est toujours le même : 21 heures-0 heure 30, 0 heure 30-3 heures 40 et 3 heures 40-7 heures 00. Chaque nuit, nous nous décalons d'un cran, c'est à dire que le numéro 1 devient numéro 2, le 2 devient 3, le 3 devient 1, et ainsi de suite. Dans le courant de la matinée, le vent mollit et nous n'avançons pas vite ; environ quatre nœuds...

À 11 heures 45, le moulinet de la cane à pèche grésille. Enfin ! Une dorade coryphène de trois kilos a bien voulu s'intéresser à notre leurre. À 13 heures, ses filets sont dans notre assiette, après être passés entre les mains expertes d'Élisabeth. Bien que je n'aie pas particulièrement faim, je me fais un plaisir de déguster ce magnifique poisson, très fin et on ne peut plus frais !

Vers 17 heures, nous envoyons le balooner à la volée, tangonné sur tribord, le génois étant tangonné sur bâbord. Plein vent arrière, mais toujours faible, nous gagnons presque deux nœuds grâce à cette nouvelle allure. Guy et Élisabeth sont très contents car c'est la première fois qu'ils envoient le balooner depuis qu'ils ont ce nouveau bateau, et la manœuvre s'est bien déroulée.

Vers 20 heures, je suis seul dans le cockpit, les trois autres équipiers étant en train de festoyer dans le carré. Je me suis contenté d'un potage minut et d'une tomate au sel pour le dîner, car la nourriture traditionnelle me donne encore des hauts le cœur. Aussi, je les ai abandonnés avant qu'Élisabeth ne présente le plat de résistance. C'est à ce moment, que j'entends un grand bruit sec, comme si un objet solide avait percuté la coque de Perceval. Je regarde à travers le part brise du cockpit, mais il fait nuit et comme le carré est éclairé, sa lumière gêne la vision à l'extérieur. Je me penche hors du cockpit et là, je n'en crois pas mes yeux : le balooner est affalé, moitié sur le pont, moitié à la mer. J'appelle et tout l'équipage se retrouve sur le pont pour remonter la voile qui commence à chaluter. La drisse du balooner a ragué contre le plomb de la drisse du génois, et à force de raguer, s'est rompue ! Ce sont des choses qui arrivent rarement, mais comme c'est notre première traversée transatlantique, et qu'Élisabeth et Guy ont tenu à nous faire connaître le plus de choses possibles... En tous cas, c'est sur ces paroles que le capitaine clos l'incident balooner, après que celui-ci ait été remis dans son sac. Ensuite, nous renvoyons la voile d'artimon, mais nous retombons de nouveau à quatre nœuds. Bon, ce n'est pas grave, nous avons le temps, et la mer est assez calme, le vent étant très faible. Il n'y a qu'un peu de houle résiduelle. Nous allons passer une bonne nuit. Ah ! J'oubliais : J'ai fini ma bouteille d'eau, mes cellules commencent à se purifier et, comme cette nuit je suis numéro 2, je vais me coucher.


5 décembre 2003

Vers 7 heures 15, alors que je suis dans ma deuxième mi-temps de sommeil, j'entends le ronron du moteur. Il n'y a plus de vent du tout, en conséquence Élisabeth et Guy ont rentré toutes les voiles et mis le moteur en marche. Nous sommes dans la pétole... (C'est le terme qu'emploient les voileux lorsque Éole s'endort). Pour ce qui me concerne, je me sens bien ce matin, au point de prendre un petit-déjeuner normal. La nourriture ne me dégoûte plus. C'était bien la nivaquine qui me perturbait. Guy aussi va un peu mieux, mais il a encore la voix enrouée et la gorge prise. Cette fois, son rhume aura été très violent, mais un peu plus court que le précédent.
Plus tard, Éole ayant un hoquet, le capitaine décide que nous allons renvoyer le balooner mais, cette fois, il sera endraillé sur l'enrouleur avant, avec le génois. Pour cela, il faut d'abord dérouler le génois, l'affaler sur le pont et remonter en même temps le génois et le balooner dans leur rail respectif de l'enrouleur. Tout le monde est sur le pont, même Michelle ! Après que chaque voile ait été logée dans son rail, je m'installe au winch pour les monter au sommet de l'enrouleur. Au début, tout va bien et les deux voiles montent facilement. Mais, plus les voiles montent et plus cela devient lourd. Non seulement, il y a le poids de deux voiles, mais, de plus, il y a les frottements simultanés dans deux rails. Pour finir les trois ou quatre derniers mètres je suis obligé de fournir un effort presque insoutenable. Je crois que je n'en ai jamais autant bavé depuis que j'ai quitté l'armée. (C'était en 1962). Quand je vous disais que nos amis avaient décidé de nous faire connaître le plus de choses possibles pour cette première...


Tout le monde sur le pont !


Tout le monde est sur le pont, même Michelle



Quand vous me reverrez, vous allez me trouver mince, svelte, élancé, alors qu'à mon embarquement, je ressemblais plutôt à un tonneau. Quoiqu'il en soit, la manœuvre est réussie, et nous tangonnons les deux voiles. C'est très beau, mais Éole pousse un dernier soupir et se rendort. Nous enroulons les deux voiles et relançons le moteur...
Après une bonne douche à l'eau de mer sur le pont, douche au seau, car la pompe eau de mer fait toujours preuve d'un mauvais caractère, tout l'équipage est en forme pour le déjeuner. Aujourd'hui, nous avons jarret de veau sauce au citron, en conserve mais mijoté par Élisabeth. En effet, Élisabeth a préparé de nombreux plats cuisinés, chez elle, avant le premier avitaillement de Perceval. Ensuite, elle a emporté ses préparations dans une conserverie et ce sont ces conserves que nous consommons actuellement. Quant à moi, les effets de la nivaquine s'étant estompés, je me réconcilier avec une alimentation traditionnelle.
Après le déjeuner, pas de sieste : de nouveau, nous avons l'impression d'une légère brise et, comme nous en avons assez d'entendre le moteur, nous allons envoyer le spi asymétrique. Cette allure est encore une première pour tout l'équipage, mais la manœuvre ayant été bien préparée, elle se déroule très bien. Cela fait trois heures que nous naviguons sous spi, et malgré le peu de vent, nous avançons aux environs de quatre nœuds. C'est bien relaxant avec cette mer calme et une très légère houle. La nuit va probablement être reposante.


Sous spinaker


Cela fait trois heures que nous naviguons sous spi



6 décembre 2003

Comme prévu, la nuit à été très calme. Pour mon quart de veille, j'étais numéro trois et, à 6 heures 30, il a fallut affaler le spi, la vitesse n'étant plus que de deux nœuds et mettre le moteur ! Nous prenons notre petit-déjeuner tous les quatre ensembles car tout le monde a bien dormi. À 11 heures 20, il n'y a plus un souffle d'air et le capitaine stoppe le bateau.
Arrêtés au milieu de nulle part, il n'y a plus aucun bruit. L'océan ressemble à un lac. Nous allons nous baigner au milieu de l'Atlantique ! Pour ceux qui savent lire une carte, je donne la position : 16°23'06''N et 36°04'21''W. La carte marine à bord de Perceval nous indique qu'il y a quatre mille six cents mètres de fond... L'eau est très bonne ; je l'estime à environ 27°C. Après ce bain exceptionnel (il y a peu de gens qui se baignent au milieu de l'atlantique), nous remontons à bord, nous embrayons et Perceval reprend sa route en direction de la Barbade... À ce point du récit, je tiens à préciser qu'une baignade au large se doit de respecter un minimum de règles :
· Avant de sauter à l'eau, il faut positionner l'échelle de bain à son emplacement d'utilisation.
· Il faut impérativement qu'un membre d'équipage, capable de manœuvrer le bateau au moteur, soit resté à bord pendant que d'autres se baignent.
· Les baigneurs doivent être attachés à un bout ou, au minimum, se tenir à un bout.

En effet, si le vent venait à se lever durant la durée du bain, le bateau, même sans voile, dériverait rapidement et, aussi bon nageur que l'on puisse être, il ne serait pas possible de le rattraper. Au contraire, si l'on tient un bout, on peut regagner facilement l'échelle de bain. Le bateau dérivant, dans le cas où un baigneur lâcherait le bout qui le relie au bateau, il est indispensable que l'équipier resté à bord, puisse entreprendre immédiatement une manœuvre de récupération d'homme à la mer.
Ces précautions élémentaires, mais indispensables, étant prises, un bain en haute mer suscite un plaisir rare.
Et, en fait, ce bain inaccoutumé a vraisemblablement contribué à éclaircir mon raisonnement car je pense que j'ai trouvé la cause du disfonctionnement de la pompe à eau de mer.
En effet, si elle refuse de marcher lorsqu'elle est à sa place, bien que le voltmètre indique une tension correcte de douze volts, c'est que l'ampérage est trop faible. Le fil conducteur est probablement oxydé et c'est la raison pour laquelle l'intensité est insuffisante. Guy et moi nous mettons donc à l'ouvrage pour remplacer ce fil électrique. Modification effectuée, je rebranche la pompe eau de mer et... elle fonctionne !
De 14 heures 20 à 19 heures 50, nous naviguons de nouveau sous spi, mais cela n'avance pas vite : trois à quatre nœuds. Ensuite il faut relancer le moteur. Jusqu'à quand ? Pour nous remonter le moral, et aussi parce que nous avons enfin réussi à faire fonctionner la pompe au de mer, Élisabeth soumet à notre approbation le bien fondé d'un apéritif au champagne. Par politesse et pour ne pas la contrarier, mais également parce qu'à bord d'un espace restreint, la moindre irritation peu déclencher de violentes bagarres, nous acceptons à l'unanimité.


7 décembre 2003

Ce matin, c'est toujours aussi calme, mais il y a plus de nuages et il fait déjà chaud. Le moteur ronronne et le niveau de gazole baisse. Il devient urgent qu'Éole se décide à nous rendre visite. Les autres bateaux avec lesquels nous communiquons sont dans une situation similaire à la nôtre, sauf Yagan, qui est descendu plus au sud. Il est au niveau du 13 ème parallèle, alors que nous sommes au niveau du 15ème. Nous infléchissons un peu notre cap ; ainsi nous routons actuellement au 245. Auparavant, nous routions au 266. Il nous reste encore mille trois cents milles nautiques à couvrir. Nous n'en sommes donc qu'à 38 % de notre trajet. Comme nous avons couvert cette distance en cent soixante-six heures, nous n'avons fait que 4,8 nœuds de moyenne. Si nous continuions à la même vitesse, il nous faudrait encore onze jours et sept heures ! Cela nous ferait atterrir le 28 décembre à la Barbade ! Outre le fait que nous n'aurions pas assez de carburant pour faire le même pourcentage de route moteur sur le reste du parcours, nous trouverions le temps long et le bruit du Perkins commence à nous casser les oreilles. (C'est la formule polie de ce que je voulais dire).

-" Éole, c'est ma première traversée, vient souffler dans les voiles de Perceval s'il te plait. "

13 heures 15, le vent à l'air de venir. Éole voudrait-il exaucer mon souhait ? Nous envoyons le spi et nous naviguons en silence. Ouf ! Oui, mais ce n'est pas fini : le vent tourne et virevolte. Il faut rentrer le spi, changer de bord, changer d'allure de nombreuses fois. Et comme il y a du vent, la mer se forme. Nous sommes bien secoués et cela dure toute la nuit...


8 décembre 2003

La nuit a été pénible pour tout le monde, sauf.... Oui, vous le savez maintenant, Michelle a bien dormi ! Pourtant, elle n'est plus sous patch puisque celui-ci n'a une efficacité que de soixante-douze heures.
Le jour s'est levé et nous sommes toujours très chahutés. Le lac a bien changé depuis la baignade d'hier. Maintenant, nous avons à faire à l'Atlantique, avec un grand A. De plus, nous naviguons au près bon plein, c'est-à-dire que nous remontons au vent. C'est une allure inconfortable car nous prenons la houle par travers !
Quoiqu'il en soit, j'adresse un grand merci à Éole qui a bien voulu prendre la peine de m'entendre. Malheureusement, je n'ai pas été suffisamment précis dans ma requête et le dieu du vent s'est contenté de souffler dans les voiles de Perceval, comme je le lui avais demandé. Je vais donc affiner ma doléance en précisant que je voudrais un vent de NE, d'une vingtaine de nœuds environ. En fait, je voudrais rencontrer les alizés tout simplement. Est-il possible d'être exaucé deux fois ?
Michelle est devenue bien contrariée dans le courant de cette matinée. Quand elle ne dort pas, elle sent que ça remue beaucoup, aussi a-t-elle décidé de se remettre un patch. Pour ceux qui auront l'occasion de prendre la mer et qui sont sensibles à son mal, je vous donne la marque : Scopoderme. C'est très efficace, et ça n'engourdit ni n'endort le patient. Au contraire, quand elle a son patch, Michelle paraît dopée !


9 décembre 2003

Concernant Éole, je peux vous dire qu'il doit avoir beaucoup d'autres demandes car il ne s'intéresse plus à moi. Le vent est devenu catégoriquement contraire à notre route, c'est à dire qu'il vient de l'ouest, et c'est précisément là que nous voulons aller. D'après les statistiques marines, à cette époque de l'année, nous avions seulement 1 % de chance d'avoir un vent d'ouest. Eh bien, nous sommes tombés sur ce petit 1 % ! Aussi, nous allons mettre bien plus de temps que prévu pour effectuer notre traversée.
Bah ! Nous sommes très bien au milieu de l'Atlantique, les voisins ne nous gênent pas, et nous allons pouvoir fêter en pleine mer les deux anniversaires des charmantes femmes qui nous accompagnent. Pour le moment, nous faisons route au sud, Nous sommes passés en dessous du 14ème parallèle. Il fait chaud et la mer est belle.


10 décembre 2003

Nous avançons toute la nuit au moteur. Après le petit-déjeuner, vers 8 heures 30, le moulinet grésille. Nous remontons un Thazard de cinq kilos environ. Nous aurons du poisson frais au menu...
Vers 9 heures 45, un petit vent du nord fait son apparition. Il n'est pas très fort, mais il va nous permettre d'arrêter le moteur, de naviguer sous voiles, et surtout d'aller dans la bonne direction ! Il fait un temps superbe, il n'y a pas un nuage dans le ciel et la surface de l'océan est très calme. Seule, une très longue houle (Guy l'appelle la respiration de l'Atlantique), nous rappelle que nous ne sommes pas sur un immense lac. Nous n'avançons pas vite, mais nous atteindrons quand même le mi-parcours en fin de journée.
Pour fêter l'événement, nous aurons apéritif ce soir. Nous sommes en retard de trois jours sur le programme de traversée. Si nous faisons la deuxième moitié à la vitesse moyenne de la première, nous arriverons avec une semaine de retard. Les alizés ne sont toujours pas là, et nous avons bien peur de ne jamais faire leur connaissance.
Nous pensons que certains d'entre vous vont se faire un peu de souci à partir des 16 ou 17 décembre puisque nous ne pourrons toujours pas communiquer, mais vous voyez, nous n'avons aucun problème. C'est calme et reposant, et nous ne nous ennuyons absolument pas. À bord d'un bateau, la vie s'écoule au ralenti, avec quelques accélérations lorsqu'il faut changer de voilures ou de bord...


Cokpit


C'est calme et reposant, et nous ne nous ennuyons absolument pas.


De plus, nous perdons totalement la notion de temps, au sens du suivi chronologique des journées. Pour nous, lorsque nous faisons une traversée, elle commence le jour du départ et fini le jour d'arrivée. Cet ensemble est " la traversée ", quel que soit le nombre de jours qui la composent. Ainsi le voyage des Canaries au Cap Vert compte pour une traversée, le voyage du Cap Vert aux Antilles compte également pour une traversée. La première nous apparaît quand même comme étant de plus courte durée que la seconde, mais nous n'avons pas la même notion de jours que si nous étions restés à terre, où les repères temporels sont très précis : Lever, toilette, matinée, repas, infos télévisées, après-midi, repas, soirée TV, coucher, nuit, etc... Sur le bateau, aucune chronologie n'est imposée. On peu aussi bien manger la nuit que la journée, se laver ou bien dormir à n'importe quel moment du jour, manœuvrer les voiles la nuit ou le jour et aucune contrainte d'horaire nous impose d'être prêts pour les infos, puisque nous ne captons pas la télévision... De plus et compte tenu des quarts de nuit, il est impératif de dormir pendant une partie de la journée. Ainsi, l'ensemble du voyage ne paraît pas découpé en une suite de jours, mais forme un tout. Donc, pour nous, pas de problème : nous arriverons quand nous, quand le voyage sera fini... Bien sur, il y a les vacations radio qui, elles, sont à heures fixes : 9 heures et 19 heures T.U., mais comme il s'agit de T.U., elles se décalent par rapport à notre heure locale. En effet, nous avançons vers l'ouest et nous retardons nos montres d'une heure chaque fois que nous avons parcouru 15° de longitude. Aussi, nous percevons ces vacations comme un pointillé au cours de notre navigation.
Néanmoins, pour que ce récit soit compréhensible et cohérent pour ceux qui voudront bien me faire l'amitié de le lire, il est nécessaire que les dates soient précisées. D'ailleurs, il est rédigé dans l'esprit d'un véritable livre de bord, mais de manière moins technique et, en fait, plus pour relater les évènements qui me concernent, alors que le livre de bord officiel, tenu obligatoirement en première catégorie de navigation, rend compte des faits qui concernent le bateau lui-même.
Par ailleurs, le fait de dater les épisodes de ce récit me permettra de me repérer plus facilement au travers de cette narration, lorsque je serai redevenu terrien et que le temps aura passé.
J'oubliais : aujourd'hui, pour la première fois et pour le repas de midi, c'est Michelle qui a fait la cuisine. Thazard poêlé et riz basmati. J'ai bien aimé ce poisson, quoique légèrement moins fin que la dorade coryphène. Mais quand même, quelle fraîcheur !


11 décembre 2003

Au tout début de mon quart, à 0 heures 15, le vent, qui était très faible, nous laisse complètement tomber. Re-moteur... Heureusement, cette nouvelle pétole ne dure pas trop longtemps et à 2 heures, je réveille le capitaine pour envoyer le génois tangonné sur bâbord et la grand' voile croisée sur tribord. Moteur coupé, nous avançons à trois nœuds et demi. Ce n'est pas rapide, mais nous économisons le gazole... À 10 heures 30, nous remplaçons la grand' voile par le balooner tangonné sur tribord. Nous augmentons ainsi la surface de voilure, et cela nous emmène à quatre nœuds et demi. C'est toujours ça de gagné !
Dans le courant de la journée, il faut changer d'allure car le vent change aussi. Normalement, si les Alizés étaient établis, il n'y aurait presque rien à faire concernant les allures ou les amures, mais comme ils ne sont toujours pas là, cela nous crée une saine activité. C'est bon pour la forme.
Aujourd'hui, Élisabeth fait du pain. On en consomme beaucoup car il est très bon. De plus, rien que l'odeur de cuisson nous donne envie de le manger. C'est une forme de luxe d'avoir du pain frais presque tous les jours au milieu de l'Atlantique. Nous continuons la consommation de notre Thazard, mais apprêté différemment, si bien que nous avons l'impression de manger un poisson différent.


12 décembre 2003

La nuit s'est assez bien passée, nous avons eu un peu de vent et cela nous a permis d'avancer sans moteur. Petit-déjeuner et, le vent ayant tourné, nous décidons de changer d'allure : Nous allons de nouveau envoyer le génois tangonné sur bâbord et le balooner tangonné sur tribord.


Génois et balooner


Le génois tangonné sur bâbord et le balooner tangonné sur tribord.


C'est une manœuvre que nous avons déjà faite à plusieurs reprise, aussi chacun se met à son poste pour effectuer les différents mouvements sans appréhension aucune, voire avec une certaine déconctraction.
Et bien, sachez qu'il ne faut jamais être décontracté en manœuvre ! Je vous explique : Guy est près de la voile, laquelle est affalée sur le pont. Les points d'amure, d'écoute et de drisse sont en place. En fait, c'est ce que Guy suppose, mais la suite nous prouvera qu'ils ne le sont pas... Élisabeth est parée pour border l'écoute, je suis paré pour border la drisse et nous débutons la manœuvre. Le balooner s'élève au-dessus du pont, il commence à gonfler. C'est à ce moment que Guy s'aperçoit que les points d'écoute et d'amure sont inversés, alors il donne l'ordre d'affaler. Je relâche progressivement la drisse, Élisabeth libère l'écoute, et la voile s'affale sur le pont. Guy inverse les points d'amure et d'écoute et c'est reparti... La voile monte, et là, on s'aperçoit qu'il y a un nœud ! On affale de nouveau. Guy détache les points d'amure pour pouvoir défaire le nœud, mais il lâche l'écoute et celle-ci se fait un plaisir d'aller prendre un bain. Comme l'écoute passe à l'extrémité du tangon, il faut ramener celui-ci près du bastingage pour la récupérer ! Plus d'une demi-heure s'est déjà écoulée lorsque nous sommes parés à nouveau pour envoyer ce putain de balooner. Je tire sur la drisse, il monte, il gonfle, Élisabeth borde l'écoute et je m'apprête à passer la drisse autour du winch afin de la bloquer. Le balooner est parfaitement gonflé et tire très fort, tellement fort que, non seulement je ne parviens pas à approcher du winch, mais de plus, je décolle du pont, suspendu à la drisse que je tiens à deux mains et que je ne veux pas lâcher. Michelle, installée dans le cockpit, me voit par deux fois décoller à plus de cinquante centimètres au-dessus du pont, suspendu à la drisse, tel Tarzan au bout d'une liane ! Au deuxième atterrissage, je desserre légèrement les mains afin de laisser filer un peu la drisse pour avoir la possibilité de la fixer au winch. Et elle file à toute vitesse, la garce ! Elle me brûle les doigts et l'intérieur de la main gauche ; et lorsque j'arrive enfin à faire un tour de winch, le balooner est complètement redescendu. Comme cela s'est passé à vitesse grand V, Guy n'a pas eu le temps de le récupérer, et la voile est toujours déployée, mais pas en l'air : elle est dans l'eau et passe sous le bateau. Vraiment, on peut dire que, durant cette manœuvre, nous avons réussi à perpétrer un concentré d'erreurs que seuls, les plus mauvais marins parviennent à réaliser !
La récupération, très laborieuse, du balooner nous occupe pendant encore une bonne demi-heure ! Néanmoins, nous ne baissons pas les bras. Nous refaisons, sérieusement cette fois, tout depuis le début. Nous reprenons chacun nos positions et nous renvoyons le balooner. Il se gonfle et se stabilise à sa place. Cette manœuvre, qui s'exécute normalement en cinq minutes, nous a pris une heure et demie. Heureusement le vent souffle dans la bonne direction et nous avançons bien. De plus, ce soir nous nous consolerons de nos déboires matinaux en fêtant l'anniversaire d'Élisabeth.

Mais cette célébration lui crée beaucoup de travail : le pain qu'elle a fait hier était tellement bon que nous l'avons presque entièrement mangé et il n'en reste pas assez pour aujourd'hui. Aussi doit-elle se transformer à nouveau en boulangère et, pendant qu'elle y est, elle nous fabrique un superbe gâteau poire et chocolat.
Ce soir, au menu : Champagne, foie gras, loupiac, fromage et pâtisserie. Pas mal quand on sait que cela fait douze jours que nous n'avons rien vu d'autre que l'océan et le ciel...
Pendant l'apéritif, Élisabeth ouvre ses cadeaux. Le dîner d'anniversaire se déroule joyeusement. Nous avons honte de nous gaver de foie gras. Pourtant, bien qu'il soit délicieux, nous n'arrivons pas à finir le bocal de six cents grammes qu'Élisabeth a ouvert... Après le gâteau, paré des bougies adéquates, je prends mon quart puisque je suis numéro 1. Cela me permet de digérer dans de bonnes conditions ! Michelle reste avec moi et me fait un café.


13 décembre 2003

Aujourd'hui, il y a une méchante houle, très courte, qui nous prend par travers et qui nous ballote dans tous les sens. Nous avons gardé l'allure que nous avions envoyée hier en fin de matinée, c'est-à-dire le génois et le balooner tangonnés. Nous avons toujours un bon vent arrière (environ quinze nœuds) et nous ne prenons plus de retard. Nous routons droit sur la Barbade à plus de sept nœuds de moyenne.
Malgré la forte houle, nous prenons un sympathique déjeuner (émincé de poulet aux petits légumes et pâtes, fromage, bananes). Quant au dîner, il est composé des restes de foie gras et de loupiac, d'une salade de haricots verts et tomates, et du restant du gâteau poire et chocolat.
Le vent est toujours bien présent. Nous avons couvert plus de cent cinquante milles en vingt-quatre heures.


14 décembre 2003

Ce matin, la houle est toujours sérieuse et des lames de plus de quatre mètres essayent de prendre d'abordage notre bateau. Mais Perceval caracole allégrement sur les vagues de cette forte mer. C'est dans ces conditions que l'on peut apprécier les excellentes qualités marines du Maramu.
Le dernier patch de Michelle ayant déjà cinq jours, il n'agit plus. Aussi, vers 10 heures 30, je lui en colle un nouveau derrière l'oreille. Quant à Élisabeth, malgré le tangage et le roulis, elle est en train de nous préparer un crumble à la banane.
La nuit a été très pénible à cause de ce balancement continuel. Nous n'avons pas dormi car, lorsque nous sommes allongés, nous passons les trois quarts du temps à essayer de nous maintenir sur notre couchette... La houle continue toute la journée ; c'est franchement désagréable. En fin d'après-midi, nous décidons d'affaler le balooner. C'est trop dangereux de le garder pour la nuit, car le vent semble monter.


15 décembre 2003

Pas de changement pour ce qui concerne l'état de la mer. Décidément, nous ne connaîtrons pas les alizés ! C'est dommage, car, lorsqu'ils sont établis, la navigation est agréable...
Malgré cela, ce soir nous allons fêter l'anniversaire de Michelle. Même cause, même effets : champagne, foie gras, tire-cul (ne vous méprenez pas, il s'agit du nom d'un Monbazillac). Élisabeth se métamorphose une fois de plus en cuisinière, boulangère, pâtissière et confectionne le gâteau d'anniversaire. Ce sera une tarte aux mirabelles...

Vers 19 heures, lorsque nous commençons l'apéritif, notre position est : 13°12'19''N et 54°31'30''W. Je pense que Michelle se souviendra longtemps du jour de ses 64 ans. En effet, le lieu pour célébrer cette date est hors du commun...
Mais, il y a une grande différence entre l'anniversaire de Michelle et celui d'Élisabeth : c'est l'état de la mer. Aujourd'hui ça remue beaucoup ! Nous sommes obligés de cramponner nos assiettes qui se baguenaudent sur la table. Heureusement, nos verres sont placés dans des logements prévus pour les maintenir en place dans ce genre de situation. Quoiqu'il en soit, la colère de l'océan ne parvient pas à nous empêcher ni de déguster le foie gras, ni de nous délecter de champagne et de Monbazillac !

Peut-être aimeriez-vous savoir quel cadeau je lui ai offert ? Une simple carte sur laquelle j'ai écrit : " Bon pour une paire de Créoles quelque part aux Antilles. "


16 décembre 2003

Toujours la houle. Nous allons probablement finir le voyage avec elle. Il reste encore deux cent dix milles nautiques à parcourir. Fleur de passion est arrivée à la Barbade depuis hier et Antarès depuis avant hier. Alcor est à environ deux jours derrière nous.
Dans l'après-midi, vers 15 heures, nous essuyons un gros grain. Tout d'abord, nous voyons arriver sur notre arrière un immense nuage de plusieurs kilomètres de large. Au-dessous du nuage, c'est gris très sombre. L'ensemble se rapproche de nous très vite et le vent souffle fort. Nous avons juste le temps de rentrer le génois, de fermer tous les hublots et une pluie abondante s'abat sur Perceval. Nous lançons le moteur, afin d'essayer de tenir un cap, mais ça n'est vraiment pas facile. Le vent tourbillonne, cette forte pluie tropicale nous empêche de voir à plus de vingt mètres. Cela dure un bon quart d'heure et le soleil revient... Cela a fait beaucoup de bien à Perceval. Il est entièrement dessalé et il ne poisse plus. Pour ce qui me concerne, cela m'a donné soif, je vais boire une bière.


17 décembre 2003

La nuit a encore été bien agitée à cause de la houle qui est toujours très puissante, dans une mer agitée à forte. Il y a maintenant quatre jours que cela dure et nous commençons à en avoir ras la casquette. Heureusement, nous percevons une bonne brise. Cela nous permet d'avancer à sept nœuds de moyenne. Si ce vent se maintient, nous atteindrons la Barbade dans le courant de l'après-midi.
Le vent s'est maintenu, nous avons commencé à deviner la terre, à travers la brume, vers 13 heures 30. Progressivement, les contours sont devenus plus nets et, après avoir longé la côte Sud-ouest de l'île sur quelques milles, nous sommes entrés dans le port de commerce de Bridgetown à 17 heures. Amarrage au quai, formalités d'entrée habituelles, c'est à dire contrôle de police, douane, santé et 25 US$ après, nous allons prendre notre mouillage dans la baie de Bridgetown. Il est 19 heures 20. Nous voudrions bien vous faire part de notre arrivée, bien qu'il soit déjà tard en France (minuit vingt), mais le téléphone ne marche pas... Ici, il faut être équipé d'un tri-bandes. Mon GSM est seulement bi-bandes !

Nous avons rallié le Cap Vert à la Barbade. Il vous faudra désormais nous considérer comme étant des navigateurs hauturiers et nous avons à notre palmarès la traversée de l'Atlantique. Pour moi, le rêve est devenu réalité. Merci Élisabeth, merci Guy, d'avoir eu l'idée, un jour de janvier 2003, de nous poser cette question : " Cela vous tenterait-il d'effectuer une traversée avec nous ? " Merci Michelle d'avoir spontanément répondu : " Oh ! Oui "

Petit apéritif pour célébrer la fin de cette navigation, dîner léger, mais avec du pain frais qu'Élisabeth a réalisé pendant que nous faisions les formalités d'arrivée. À 21 heures nous allons nous coucher. Je vous promets que nous allons tous en écraser car nous sommes totalement H.S. Les derniers jours de cette traversée ont incontestablement été éprouvants.



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